Tombe du Soldat Vincent A. Mayo - Normandie - Photo ©️ Daniel Perron
Tombe du Soldat Vincent A. Mayo - Normandie - Photo ©️ Daniel Perron

Nous connaissons tous ce film : Le jour le plus long. Film à la gloire du débarquement du 6 juin 1944, il a forgé l’imaginaire de plusieurs générations d’enfants voyant ces fiers et braves soldats courant sous la mitraille, plongeant des DC3 vers la terre française. Ces enfants savent depuis combien ce débarquement a été terrible, combien les soldats pouvaient vomir leurs tripes avant de se lancer hors des barges dans l’eau et à terrain découvert, avant de plonger des avions… Aller en terre américaine, dans ces cimetières de stèles blanches qui peuplent la Normandie nous ramènera toujours à notre dette, pas seulement française, mais européenne, à l’égard de ce peuple américain qui, ces jours-ci, dit dans une énième révolte, sa capacité à refuser l’ignoble, à lutter toujours pour ce qui reste une utopie difficile à conquérir et à garder : la Liberté, l’Égalité, la Fraternité.

Les noirs américains, comme les arabes ou africains de nos troupes de la libération, ont fait leur travail, comme tous ceux qui se sont engagés ou ont été mobilisés. C’est une troupe espagnole, celle de la Nueve, qui est entrée la première dans Paris le 25 août… Nous n’avons, collectivement, sans doute jamais su reconnaitre, non pas le sacrifice de ces hommes, mais ce qu’il dit de la fondamentale égalité de tous devant la mort et les idéaux que nos démocraties défendent. La couleur du sang sur les rivages de Normandie, il y a 76 ans, ne permettait pas de dire qui était noir, blanc, jaune ou l’on ne sait quoi d’autre. Il était rouge. Le rouge de l’humanité, des 1000 morts de la bloody Omaha le 6 juin, des noyés de Juno beach…, ce rouge sang qui lutte sans différence pour les valeurs de la vie contre celles de la mort.

Sépulture du soldat Jerome Shapiro – Normandie – Photo ©️ Daniel Perron

Ce 6 juin 1944, plus qu’une opération militaire sans égale dans l’histoire de l’Humanité – et malgré des querelles de chefs entre Churchill et De Gaulle sur la place des Français… – c’est un message d’universalité qui a été adressé à l’Humanité. « À mes yeux, il est clair que l’enjeu du conflit c’est, non seulement le sort des nations et des États, mais aussi la condition humaine », écrit Charles de Gaulle dans ses Mémoires de guerre. Nous devrions nous en souvenir, de ce message fondamental. Il n’y avait là pas de bicot ou de négro mais des hommes qui ont risqué leur vie, des hommes également engagés pour nos vies et nos valeurs.

Nous voyons, ces temps-ci certains mouvements réapparaitre, en Europe, aux États-Unis, fiers de leurs doctrines de haine. Fiers de leur ségrégationnisme, de leur séparatisme, de cette haine quotidienne à l’égard des autres, de ce qui n’est pas soi… Et l’on ne peut s’empêcher de penser que les démocraties ont failli, au final, dans leur mission, comme si la méfiance avait cédé le pas devant la sieste des régimes repus par la liberté et l’illusion d’une fin de l’histoire.

En France, puisque c’est en France que nous sommes, nous n’avons, au fil du temps, plus voulu voir les désordres des promesses non tenues de la République. L’étude de la reproduction sociale des élites devrait inquiéter. Lorsque l’on ne sort plus de son milieu, c’est que l’ascenseur social ne fonctionne pas. Les pouvoirs successifs depuis 20 ans tentent il est vrai de panser quelques plaies béantes en admettant le procédé de la discrimination positive… Science po l’a fait… L’on pourrait se demander si, au fond, cela n’est pas déjà abdiquer le sens de notre République qui devrait n’admettre aucune discrimination et permettre, par sa présence et son action, à chacun d’avoir les mêmes chances.

C’est le rôle de l’Éducation nationale, qui faillit sous la droite comme la gauche dans cette mission première de permettre aux enfants d’ouvriers d’accéder aux même débouchés et études que les fils de cadres ou de hauts fonctionnaires. Que la logique financière prime de chaque côté (du côté des ministres qui veulent toujours limiter les budgets comme du côté syndical qui pose l’équation financière en priorité de toute réforme) devrait interroger sur l’incapacité de l’institution à se remettre en cause… Et si l’on souligne à juste raison que nombre d’enseignants font preuve (de la maternelle à l’Université) d’un dévouement sans faille aux élèves, cela n’empêche que, vu de l’extérieur comme de l’intérieur, le paquebot éducation nationale fait l’effet d’un bateau ivre dont l’équipage, du commandant au mécanicien, serait désormais incapable de définir le cap et la vitesse. Et cela symbolise la République.

Il ne faut pas alors s’étonner des tensions qui s’accroissent. La violence qui monte chez nous, n’en déplaise, a quelque chose à voir avec la question sociale, avec l’incapacité de la République à tenir la promesse de sa devise contenue dans l’article 2 de la constitution : « Liberté, Égalité, Fraternité ».

Avec la désespérance et le sentiment d’abandon, les récriminations et exaspérations ne peuvent qu’augmenter. Le mouvement des gilets jaunes est-il autre chose que le marqueur d’une fracture territoriale et sociale décrite déjà il y quinze ans par le géographe Christophe Guilluy dans son ouvrage sur Les nouvelles fractures sociales en France, bien avant que Jérôme Fourquet parle de l’archipellisation… Il est bien difficile de faire République lorsque l’on pense les politiques en termes de ciblage marketing : la ville contre le rural, le rural contre le péri-urbain… comme si en République tout cela ne faisait pas système. Il est alors aisé, sur les plateaux, de moquer ce peuple inculte des rond-points qui décidément ne sait ni parler ni respecter les vérités du monde qui rendent inéluctables les politiques dont il dit souffrir. De même ces interrogations entendues avant le Covid sur ces soignants qui ne font que réclamer des moyens dans notre système dont on ne sait dire autre chose qu’il est le meilleur du monde… Comme s’il fallait le dire pour s’en persuader : la France ne sait rien faire qu’elle ne fasse mieux qu’ailleurs.

Toujours la carte plutôt que le territoire, entend-on (avec d’autres mots) dans les cortèges manifestants. La carte dicte les réformes, toujours plus nombreuses, rapides, plongeant chacun dans un abime de perplexité lorsqu’elles ne sont pas simplement violemment rejetées ou ignorées dans leurs effets. Et c’est peut-être finalement ce sentiment d’instabilité issu des réformes constantes depuis 20 ans qui est en train de fragiliser les gouvernements et, à travers eux, la permanence de la République, le refuge dans des tribus séparatistes. Le fait qu’elles ne soient pas comprises pose sans doute la question de leur sens, mais certainement plus entre leur capacité à contenir la promesse de notre devise républicaine.

Et l’on se demande alors s’il ne faudrait pas ralentir, reconnaitre nos fautes, et repartir d’un pied différent en reposant ensemble nos fondamentaux politiques. En janvier 1960, un certain Georges Pompidou écrivait une lettre à un ami comme lui proche de l’entourage du président de Gaulle. Il y attaquait le premier ministre Michel Débré, estimant que les choses iraient mieux s’il mettait « une sourdine à son tempérament réformateur. Qu’il ne veuille pas toucher à tout et transformer tout à la fois (…). je sais que Debré est toujours, par tempérament, pressé. Je sais que le Général n’est plus jeune et qu’il voudrait faire le plus possible dans le minimum de temps. Mais, crois-moi, il faut quelquefois souffler, surtout si l’on veut fonder de façon durable ». Autre temps, autres mœurs.

Plages du Débarquement – Photo ©️ Daniel Perron

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