Hommage à Samuel Paty, place de la République à Paris -
Hommage à Samuel Paty, place de la République à Paris -

Interview-témoignage de Kevin, trentenaire, professeur d’histoire-géo en Seine-Saint-Denis, interrogé par Christophe Bordet pour Nos Lendemains.

Kevin, la trentaine est professeur d’histoire-géo dans un collège de Seine Saint Denis. Choqué après l’attentat islamiste qui a couté la vie à son collègue de Conflans Saint Honorine, Samuel Paty décapité en pleine rue par un Tchéchène de 18 ans, islamiste radicalisé, il dénonce l’inexorable montée de l’Islamisme, chez des élèves de plus en plus jeunes.

CBordet.

Depuis sept ans que vous enseignez en Seine Saint Denis, avez-vous ressenti une évolution des élèves face à l’islam ?

 Kevin.

Il est évident que les discours radicaux sont de plus en plus présents dans la bouche, d’un certain nombre de mes élèves. Aujourd’hui, dès la 6ème, j’y suis confronté. Sur une classe de vingt-cinq, cinq ou six enfants peuvent poser problème, il n’y en avait pratiquement aucun, il y a sept ans. Non seulement, il y a les élèves dans nos classes, mais il y aussi les parents à l’extérieur de l’établissement et je n’ai jamais vu autant de mamans arborant un voile intégral.

CBordet.

Les cinq ou six élèves dont vous parlez, de quelle manière, ils posent problème ?

Kevin.

Ce sont des enfants qui sont en 6ème ou en 5ème, ils sont très jeunes, 11 ou 12 ans et déjà, ils affichent une conscience politique acquise au sein de leur famille et ils la revendiquent. Ils n’adhèrent pas du tout à la notion de laïcité. Pour eux, caricaturer le prophète Mahomet, c’est blasphémer. Même s’ils sont nés en France, leur identité n’est pas une identité française, ils estiment que la France, la République, ce n’est pas leur culture. Tout cela est d’autant plus complexe que le niveau scolaire baisse, beaucoup ne savent pas écrire correctement lorsqu’ils arrivent en 6ème et il y a un manque de culture générale qui les empêche de comprendre réellement notre langue, nos valeurs et comme leurs parents ne comprennent pas forcément bien le Français, c’est encore plus compliqué.

CBordet.

Les autres élèves sont dans quel état d’esprit ?

Kevin.

Moi, j’ai 80% d’élèves Musulmans. Ce qui est encourageant dans tout ça, c’est que la majorité de ces élèves ne partagent pas le point de vue des cinq ou six déjà radicalisés. Beaucoup n’hésitent pas à le dire, lorsque nous sommes en classe… Ils adhèrent aux valeurs de la République et c’est plutôt rassurant pour moi qui ait la charge d’en faire les citoyens éclairés de demain. Aujourd’hui au collège, je ressens très clairement une division entre Musulmans. Ceux qui veulent vivre normalement et ceux qui versent déjà dans l’islam radical.  

CBordet

Est-ce que face à ses élèves, vous avez peur parfois ?

Kevin

Non, je n’ai jamais eu peur, mais je ne montre jamais de caricatures. C’est un choix. Chaque professeur enseigne à sa manière, je n’ai pas envie de choquer, car j’estime que ça ne change rien au problème, en revanche, je les stimule intellectuellement pour les amener dans le champ républicain. Ça ne veut pas dire que Samuel Paty, mon collègue assassiné a eu tort de montrer les caricatures, une fois de plus, chacun a sa manière d’enseigner. Mes élèves ne sont pas mes ennemis, j’ai beaucoup d’estime pour eux et lorsque l’un d’eux fait une réflexion mettant en doute, le génocide des Juifs par l’Allemagne nazie, je lui explique que tout cela est réel qu’il existe les preuves scientifiques, historiques à travers les camps de la mort, par exemple qui ont été conservés. Bref, nous dialoguons et je lui explique que ce qu’il croit n’est pas juste.

CBordet

Vous sentez vous aidé, soutenu par le ministère, l’académie, votre hiérarchie ?

Kevin.

Non, nous ne sommes pas soutenus par l’Éducation nationale, les référents laïcité, je ne sais pas où ils sont, mais je ne les ai jamais vu, tout cela, c’est du pipeau. La hiérarchie va plus nous enfoncer que nous soutenir, ce sont toujours les parents qui gagnent. Les parents sont beaucoup trop présents dans l’école d’aujourd’hui, ils s’immiscent partout. C’est un problème, d’autant que beaucoup d’entre eux, d’origine étrangère, ne comprennent pas les programmes et le sens de l’éducation républicaine. Les cours d’éducation sexuelle, l’origine du monde etc. pour eux, ce ne sont pas des sujets acceptables et traitables à l’école.

CBordet

Le jour de la rentrée des classes, début Novembre après les vacances de la Toussaint, il faut faire la minute de silence en souvenir de Samuel Paty, comme l’a demandé le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer ?

Kevin.

Oui, bien entendu. On verra si elle est bien respectée. La minute de silence lors des attentats contre Charlie a été assez chaotique. Pour ma part, je pense organiser un débat sur cette minute de silence, sur la laïcité et sur la République, même si je crains que cette minute de silence soit une parenthèse et qu’au final, rien ne change. Peu importe, ce qui est certain, c’est que je continue ce métier formidable, cette transmission républicaine. Je n’ai pas peur.

Propos recueillis par CBordet

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