Alimentation - Photo ©️ Daniel Perron

Le Covid-19 pourrait bien remodeler la pensée. Chaque jour ramène notre humanité à sa fragilité immense et à la finitude du monde. Cette fragilité, l’Occident l’avait oubliée. Devenus démiurges, retranchés derrière la technologie qui a fait l’anthropocène, persuadés que nous étions de notre supériorité sur la Nature, nous avons façonné un monde instrumental divisé en quartiers productifs spécialisés fondés sur des avantages compétitifs largement sociaux-comptables. Le moins disant et le flux tendu sont au cœur des doctrines de management, des personnes comme des choses.

Une adaptation rapide à la crise
L’urbain s’est mué en chasseur cueilleur dans des magasins qu’il a redouté chaque jour de voir vides. L’ONU craint une pénurie alimentaire mondiale. Et soudain l’on redécouvre que si l’on peut se passer de voiture, de déplacements… l’on ne saurait se passer de manger. 
Il n’a fallu que quelques jours pour que la Grande distribution fasse de ses caissières des héroïnes. Elle sont les visages d’une chaine logistique qui, de la fourche au panier des consommateurs, nous a réservé de la disette.  Deux tendances ont vu le jour. D’abord les distributeurs se sont tournés vers les industries alimentaires les plus à même de fournir le nécessaire. Un mouvement de concentration a donc été observé à l’égard des grands fournisseurs susceptibles de s’adapter, d’adapter leurs chaines de production à l’efficacité, ce qui a pu se traduire par l’amoindrissement des références en rayons.  

Dans le même temps, les distributeurs ont dit leur attachement à l’alimentation locale. L’élan patriotique a permis de disposer d’étals à provenance exclusivement française. Sur les réseaux sociaux, telle ou telle enseigne a annoncé soutenir les producteurs locaux pour les aider à écouler leurs productions. Il faut aider nos agriculteurs et l’ensemble de la filière alimentaire qui travaille dans des conditions dantesques pour traverser collectivement la crise. Les Français en sont convaincus et nombreux sont ceux qui ont répondu à l’appel de main d’œuvre qui a été lancé en début de période, alors que la saison des primeurs s’ouvrait.
Les semaines passant, les tendances de crise se sont installées. Les consommateurs ont modifié leurs comportements dans les enseignes ouvertes et dans les circuits disponibles. Car il faut prendre en compte une donnée dont beaucoup ignoraient le caractère stratégique : la logistique est au cœur de toute gestion d’approvisionnement  alimentaire quotidienne. Que dire alors en temps de crise matérielle ! Et la crise actuelle est bien une crise de l’économie réelle, une crise de l’accessibilité à certaines denrées. Certains secteurs, comme le secteur laitier, ont été obligé de mettre en œuvre des mécanismes de régulation d’urgence, avec baisse des prix payés aux producteurs…  

La crise accélère les tendances installées
Il ne faut pas s’y tromper, la crise que nous traversons verra demain des conséquences se matérialiser. Les historiens savent que les grandes crises agissent comme des accélérateurs de tendance pré-existantes (Pascal Ory, France Culture 24 avril 2020, le cours de l’histoire).     
A ce titre, le temps de crise semble préparer l’après. Et c’est sans doute ici que le débat sera le plus intéressant. La mutation, depuis longtemps en cours, du regard de l’opinion publique sur notre modèle de développement semble s’accélérer. Le Baromètre Viavoice pour Libération indiquait ainsi le 30 mars l’aspiration très majoritaire à un autre monde avec notamment 84 % de sondés estimant qu’il faut désormais relocaliser en Europe le maximum de filières de production qui étaient jusqu’ici délocalisée en Asie. 76% estiment qu’il faut faire de la biodiversité un bien commun… Le Journal Flash de Natixis du même jour expliquait que la crise du coronavirus va très probablement provoquer la déglobalisation des économies réelles et le retour à des chaines de valeur régionales. C’est le débat qui agite la filière alimentaire depuis la fin du XXe siècle qui se trouve éclairé d’un jour nouveau.

Il semble en effet que la crise soit venue d’un usage pour le moins singulier de la nature. Une zoonose chez un animal sauvage protégé est transmise à l’homme par sa prédation sans précaution sanitaire. Les déplacements humains ont fait le reste. La dernière grande crise alimentaire qui avait apeuré l’Europe était la vache folle, issue d’une transformation cannibale des ruminants pour des besoins de productivité. Des leçons ont été tirées. Il suffit d’ouvrir le code rural pour prendre conscience de la densité des normes sanitaires en vigueur. La peur est en effet au cœur de notre rapport anthropologique à l’alimentation. La nourriture est le seul élément extérieur que nous ingérons quotidiennement, trois fois par jour lorsque nous mangeons à notre faim. Même si cela est « naturel », consubstantiel à notre état, ce n’est pas rien que de franchir cette barrière. La nourriture est autant objet de plaisir qu’objet de danger.  

Depuis le début des années 2000, donc, nous n’acceptons plus, ici, que les farines animales s’invitent au repas des bovins. Production industrielle et prédation immodérée de la Nature sont en réalité les faces d’une même pièce de notre relation à l’Environnement, atteinte, comme disait Michel Serres, par « la pollution culturelle que nous avons fait subir aux pensées longues » (Michel Serres, Le contrat naturel, Paris, Bourin, 1990). 
Quelle utopie pratique alors pour demain ? Continuerons-nous sur le chemin d’une industrialisation du flux tendu alimentaire qui occasionne aujourd’hui des gaspillages invraisemblables par la rupture des chaines logistiques – le 11 avril, le New York Times évoquait ainsi le gaspillage de millions de tonnes de denrées alimentaires perdues du fait de la fermeture des restaurants, écoles… qui ont mis à terre les débauchés de milliers d’agriculteurs – ou accélérera-t-on sur le chemin de la reconnaissance d’une exception agri-culturelle qui confère aux denrées alimentaires un statut à part dans les échanges et permettrait de revoir le modèle.

Relocaliser : Du mépris à l’incontournable
Dans ce débat, un mot a soudain été brandi : le mot relocalisation. Il circulait déjà mais avait du mal à franchir certaines barrières sans être cible de quolibets. D’ailleurs le mot lui-même pose problème. faites l’expérience d’écrire « relocalisation » sur votre ordinateur, vous verrez alors la correction automatique faire son œuvre pour le transformer en « délocalisation », comme si le mouvement ne pouvait être retourné même dans les mots… Ce mépris s’est largement exprimé dans le débat politique qui a eu peine à se saisir de la thématique de changement qu’il induit. Témoin, le 29 juin 2010, le député Germinal Peiro portait à l’Assemblée nationale l’impératif de relocalisation de l’Agriculture à l’échelon européen devant le ministre de l’Agriculture de l’époque, Bruno Le Maire, qui n’avait pas estimé alors que la chose puisse être mise à l’agenda de la loi. Depuis, l’idée a fait son chemin, accompagnée de celle d’Agro-écologie.   
Juste avant la crise, l’INRAE y avait consacré un colloque à la fin de l’année 2019. Longtemps promoteur d’une révolution technologique soutenant l’intensification des modes de production, l’Institut national est désormais le fer de lance de la France dans ce qu’il nomme une « reterritorialisation de l’alimentation » qui va en réalité de pair avec le chemin agro-écologique sur lequel la loi de 2014 a engagé notre agriculture.   
Les circuits-courts locaux représentent en France environ 20% de la consommation alimentaire. Le Covid 19 a accru encore le recours à ce type d’approvisionnement en produits frais. Le 15 avril, le ministère de l’Agriculture expliquait que « Depuis la mi-mars, de plus en plus de consommateurs se tournent vers ce type de commercialisation, qu’ils jugent plus sûr ». Les initiatives locales se sont développées. L’on pourrait ainsi par exemple relever que les Chambres d’Agriculture ont cartographié les points de vente paysans pour aider les consommateurs à trouver ceux qui peuvent leur vendre des produits. Les Départements aussi ont agi, comme le Département de la Dordogne qui a mis en place la plateforme « Drive Périgord » qui sera pérenniser après la crise pour, dit le Département, développer le « manger local ». Le message du Conseil départemental est clair : « En soutenant l’extension des méthodes du e-commerce aux producteurs locaux et en donnant un cadre pour accompagner la convergence des initiatives privées, le « drive fermier » numérique confortera la relation de confiance entre agriculteurs et consommateurs et se mettra au service de la relocalisation de notre économie ».

A travers ces démarches qui peuvent donc être pérennisées, l’alimentation devient un élément moteur d’une réflexion sur l’ensemble de l’économie et de ses chaines d’approvisionnement dont la loi du 10 février 2020 relative à la lutte contre le gaspillage et l’économie circulaire est un écho. Le numérique devient ici un instrument révolutionnaire en terme de consommation. L’INRAE souligne ainsi que « Avec le numérique, l’accès au circuit de vente se démocratise. De la vente à la ferme au groupement d’achat souverain, des plus traditionnels aux plus innovants, les circuits courts se diversifient et se diffusent tandis qu’ils s’ouvrent à de nouveaux publics. Dans ce contexte, certains outils numériques facilitent la participation des citoyens à la construction du circuit, à son fonctionnement et à sa gestion. Loin de l’archétype agro-industriel dominant actuel, un nouveau modèle de gouvernance se dessine en effet progressivement à partir des circuits courts – p. ex. Ici.C.Local est une démarche participative simple qui consiste à signaler les produits en circuits courts dans les lieux de vente au détail. Gérée dans chaque territoire par un comité associant des consommateurs, elle peut être utilisée par tous les acteurs économiques des circuits courts : commerçants, artisans, agriculteurs, producteurs-transformateurs. Interactif, participatif, favorisant la transparence ou permettant des apprentissages, il est en phase avec l’idée que les citoyens reprennent la main sur leurs systèmes alimentaires, c’est-à-dire sur la façon d’organiser dans le temps et dans l’espace la production, la transformation, la distribution et la consommation de leur alimentation ». 

En réalité, le mouvement de relocalisation est aussi lié aux interrogations sur les effets des régimes alimentaires que nous avons développé, à l’épidémie d’obésité, aux problématiques de diabète… L’ADEME souligne ainsi le lien entre alimentation, santé et environnement : «Des régimes alimentaires contrastés, car issus des ressources disponibles localement (poissons en zone côtière, fruits et légumes en région méditerranéenne…), permettent d’atteindre un équilibre nutritionnel optimal », écrit l’Agence. 
Il ne faut pas s’y tromper, manger local, c’est accepter la saisonnalité, revoir nos attentes consuméristes de produits disponibles toutes saisons. Surtout, cela impose de tenir compte de notre géographie. Or, en la matière, le défi majeur du XXIe siècle reste le changement climatique. Puisque de ce fait, particulièrement dans le domaine végétal, relocaliser passera par des défis considérables dans les années à venir au regard du dérèglement climatique qui changera forcément la destination de certaines terres ou rendra plus aléatoires certaines récoltes soumis aux intempéries croissantes. Dans le monde agricole, par exemple, le rôle des coopératives sera ici primordial car leur territorialisation est aussi accompagnée de spécialisations qu’elles pourraient être amenées à revoir en regard de leurs statuts. 
Le 11 mars dernier, juste avant le confinement, l’Université de Poitiers a organisé un colloque consacré aux problématiques juridiques que cette délocalisation posera : « La délocalisation des systèmes alimentaires : un défi pour le droit ». Économie des filières, questions foncières, démocraties alimentaire locale… les thématiques sont nombreuses pour retourner un droit dont on oubli souvent qu’il demeure sur bien des aspects  le reflet d’une pensée productive, celle de l’immédiat après-guerre, du défi chimique de l’intensification et de la concentration des exploitations.  
Il existe pour l’alimentation des outils disponibles. Ils sont même au coeur du modèle de la diversité alimentaire française. Le premier, on ne s’en rend pas compte, c’est ce que le code rural nomme « les signe de qualité et d’origine ». Il met en avant comme qualité le caractère géographique de l’alimentation. Nous avons en France l’INAO, qui veille sur les réglementations qui s’imposent en la matière. Aux échelons européen et international, le droit permet aussi la protection des produits.  
D’autres instruments existent. Par exemple, les Projets agricoles de territoire (PAT) créés par la loi du 13 octobre 2014 sont de ces instruments de relocalisation agricole qui mettent en lien les agriculteurs et leurs territoires. Jusqu’à présent, il a fallu ailleurs des trésors d’inventivité pour que les marchés publics récompensent la proximité, que le droit européen réprouve, sacrosainte doctrine de la concurrence oblige. Avec la pression climatique qui fragilise nos productions – pourrons nous cultiver des céréales partout où nous le faisons aujourd’hui en 2050 ? -. Longtemps sujet à moqueries, le mot relocalisation, soudain, prend une résonance nouvelle comme si nous prenions collectivement conscience que l’agriculture mérite une exception dans le commerce mondiale. Produire pour soi, d’abord, dans des ensembles régionaux homogènes, ne pas importer de produits aux normes inférieures au prétexte du moindre coût. Cela n’empêchera nullement les échanges de continuer. Il sont absolument nécessaires tout simplement parce que certaines régions ne peuvent se passer d’importer des denrées de première nécessité. Ils sont même au coeur de l’alimentation depuis que nous avons créé l’agriculture il y a 12 000 ans.    

Conclusion : une seule santé
Pourquoi s’en soucier dans le monde d’après, pourrait-on dire ? Tout simplement parce que le Covid 19 montre, s’il était besoin de travaux pratiques mortifères, qu’il n’y a qu’une santé. Que la santé du sauvage est aussi gage de notre santé. Que nous devons prendre soin de la Nature pour prendre soin de nous et que l’Agriculture est le premier usage stratégique de la Nature. C’est ici que le Covid peut nous amener à penser et agir autrement.   
Après l’« anthropocène », vivrons nous un « Covidocène » ?   

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