Contact-Tracing - © noslendemains.fr

StopCovid, l’appli qui devait nous sauver du coronavirus ne sera pas le miracle que l’on a essayé de nous vendre. La « hype », cet engouement caractéristique du monde numérique et qui accompagne chaque innovation en la survendant à un public avide de nouveauté, est retombée. Bien vite. Pschitt.
Olivier Véran a d’ailleurs annoncé ce 2 mai que l’application StopCovid ne serait pas prête pour le déconfinement progressif du 11 mai.
Face aux dangers pour les libertés publiques et aux obstacles divers, faut-il pour autant jeter le bébé StopCovid avec l’eau du bain ?

Les applications mobiles de « contact-tracing » promettent d’automatiser une partie du travail d’enquête épidémiologique de terrain. Ces enquêtes permettent de remonter les chaines de contamination et de casser la pandémie en testant et en isolant les personnes qui ont été en contact avec un patient infecté. Un outil de base de la lutte contre la pandémie qui figure dans la panoplie de toute politique de santé publique depuis le début du 20ème siècle. Il faut lire à ce propos le beau récit sur « Mai 1920, quand la peste a frappé aux portes de Paris » signé Zineb Dryef qui montre comment ce travail a permis de stopper le retour de la peste dans la capitale. La promesse de StopCovid est d’identifier automatiquement l’ensemble des personnes contacts, là où un travail de mémoire et de fourmi est nécessaire pour remonter la chaine de contamination.

Dès le début de la crise sanitaire et face à l’effroi provoqué les chiffres de mortalité, la solution numérique a été vendue comme miraculeuse. « Voyez donc les exemples étrangers notamment asiatiques Singapour, Corée du Sud ou encore Taïwan etc. ». Cette présentation des faits omettait souvent de préciser l’ensemble des mesures mises en place et des habitudes prophylactiques ancrées qui peuvent avoir plus d’importance que l’outil numérique dans ces résultats.

Pourtant très vite, les obstacles se sont accumulés brisant l’illusion du miracle technologique. Le premier obstacle de taille est celui du danger pour les libertés publiques. La charge est venue très vite de la Quadrature du Net dans un réquisitoire très fort et argumenté soulignait à la fois le danger d’un scénario orwellien pour nos libertés mais aussi celui d’un danger sanitaire créée par ce solutionnisme numérique. En effet, l’appli créant un faux sentiment de sécurité pourrait amener ses utilisateurs à moins respecter les gestes barrières. Puis s’en sont suivi une multitude de tribunes alertant sur des lendemains à la Black Mirror ou de nouveaux Cambridge Analytica, du nom de cet épisode bien réel où des scientifiques ont vu leurs travaux utilisés pour manipuler les démocraties britannique et américaine.

Le coup de grâce est venu de l’intérieur même la majorité et voire des proches du président. Ainsi le JDD nous apprend que François Sureau, l’ami du PR et avocat défenseur des libertés publiques, a alerté Emmanuel Macron du danger pour les libertés publiques. Puis ce sont des députés de la majorité menés par la spécialiste du numérique Paula Forteza qui menacent de fracturer la majorité au moment même où Emmanuel Macron en appelle à l’unité nationale … Et voilà le débat parlementaire, obtenu de haute lutte, renvoyé sin die.

Aussi pour que l’utilisation de l’application puisse fonctionner et contribuer à ralentir la pandémie, il faut que les citoyens s’en emparent, l’installent volontairement et en nombre suffisant. La confiance du public est là encore la clé. Or cette confiance fait défaut à Singapour où seulement 20% des citoyens de la cité-état ont installé l’application TraceTogether et l’application développée par la Croix Rouge autrichienne fait encore un gros flop avec 2 à 3% d’adoption.

A ces barrières s’ajoutent des inconnues d’ordre scientifique et des obstacles technologiques qui ne sont pas des moindres. Quand le patient covid19 est-il vraiment contagieux, à quelle distance, avec quelle durée d’exposition à une personne malade ?  Autant de questions pour lesquelles les scientifiques n’ont que peu de certitudes.

Pour développer StopCovid, un consortium mené par l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (INRIA) réunissant une dizaine d’entreprises privées (Capgemini, Dassault Systèmes, Orange…) a été mis en place. Le travail du consortium et d’autres équipes européennes a permis de lever les premiers obstacles et de permettre à un téléphone mobile utilisant le système sans fil Bluetooth de détecter un autre utilisateur et de mesurer la distance à laquelle il se trouve.

Cependant pour passer à l’échelle et déployer une telle application, la France doit compter sur le bon vouloir et la coopération des géants du numérique, Apple et Google, sans lesquels rien ne sera possible. Ainsi comme le nous révèle Le Parisien, « Apple refuse de voir le Bluetooth activé en permanence sur ses mobiles afin de ne pas dégrader les capacités des batteries ». Et Le Figaro nous apprend que c’est Orange qui est chargé de négocier avec Apple, l’intégration du protocole choisi par la France (appelé ROBERT) à iOS, le système d’exploitation des iPhone et rendre ainsi viable l’application de traçage. « Les interlocuteurs chez Apple se montrent assez ouverts pour que cette architecture puisse être implantée sur iOS » résume le président d’Orange Stéphane Richard.

L’épisode en dit long sur la perte de souveraineté de la France à l’ère du numérique. Apple et Google développent par ailleurs leur propre technologie de traçage en vue de lutter contre la pandémie. Abandonner le projet d’une application développée sous l’égide de l’INRIA pour le gouvernement, c’est se mettre un peu plus dans la main des GAFA.

Que se passera-t-il demain si nous découvrons que cette technologie fournit des services utiles ou même indispensables et qu’entretemps nous n’en disposons pas ? Est-on sûr de bien défendre nos libertés publiques en désarmant l’État et en abandonnant un peu plus le terrain à ces géants d’Outre-Atlantique ?

Notre défense des libertés publiques sur le front numérique passe plutôt par un renforcement des compétences technologique de l’État en la matière et par de réels contrepouvoirs, garants de nos libertés. Une Justice et une CNIL du XXIème Siècle.

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