École - Photo Blognotes - Creative Commons

On avait presque oublié le Conseil scientifique. Cinq jours après le show Castex qui a fixé le principe et les limites du deuxième déconfinement de la France, Jean-François Delfraissy est tombé de la cheminée et a sorti sa hotte de recommandations. Avec une trouvaille, l’autoconfinement : une semaine d’isolement en famille avant Noël pour pouvoir fréquenter les personnes fragiles en toute sécurité. Il était temps de prévenir : la période de contagion a récemment été évaluée à 10,5 jours pour les cas positifs symptomatiques et à 6,7 jours pour les asymptomatiques.

Pour favoriser cette parade contre l’ennemi invisible qui se balade toujours malgré la fermeture des lieux culturels, des restaurants, des bars des discothèques etc, Delfraissy et ses amis ont glissé, l’air de rien, lundi, une deuxième recommandation qui a mis de l’ambiance : « Laisser une tolérance permettant aux familles qui le peuvent et qui le souhaitent d’élargir de deux jours la période des vacances scolaires afin que l’autoconfinement soit également possible pour les enfants. Il est donc recommandé de ne pas pénaliser les absences scolaires des 17 et 18 décembre ».

Cette façon en creux de suggérer sans le dire l’idée de vacances avancées, comme en Allemagne, pour ceux qui le pourront, a été reprise mardi matin par le Premier ministre au micro d’Europe 1.

Sur un mode franchement incitatif, mais un peu confus : « Que dit le Conseil scientifique ? Il dit quelque chose de très raisonnable, qui se pratique d’ailleurs dans certains pays étrangers, dans beaucoup : Autoconfinez-vous huit jours avant Noël, si vous pouvez ne pas emmener vos enfants jeudi et vendredi à l’école, vous le faites, c’est pas une obligation ! ». Ha bon ! Et dans l’Éducation nationale, ils sont prévenus ?

Pas du tout. Comme d’habitude. Chefs d’établissements et enseignants ont eu la surprise au réveil. À ce stade d’ailleurs, les autorités semblaient ignorer que les cours s’arrêtaient le samedi et non le vendredi, un détail. Durant toute la matinée, le cabinet de Jean-Michel Blanquer s’est évertué, en vain, à ne pas avoir l’air de débarquer. Il a notamment fait savoir par communiqué que les recteurs seraient prévenus et auraient la charge d’informer le mammouth… dans la journée. Mieux vaut tard que jamais.

Résultat : un vrai strike. Parents d’élèves et personnels de l’Éducation nationale sont furieux et perplexes devant ce qui est perçu comme une demi-mesure, lâchée au dernier moment, et qui réduit l’enseignement à une variable d’ajustement sanitaire. Alors qu’il aurait été parfaitement possible d’anticiper et d’annoncer dès le 10 décembre que les vacances scolaires étaient avancées et que les enfants seraient tout de même accueillis le cas échéant. Une sorte de plan de Noël qui aurait à la fois protégé le maximum de personnes et permis au plus grand nombre de s’organiser : les parents pour profiter de l’opportunité, les enseignants pour ajuster les programmes d’enseignement en conséquence.

« Ça va être difficile à mettre en œuvre », a regretté le Syndicat national unitaire des instituteurs et professeurs des écoles (SNUipp-FSU) sur LCI. « S’il fallait prendre des mesures, c’était avant. Nous savions depuis une dizaine de jours que les contaminations ne baissaient plus.» Même incompréhension du côté du Syndicat national des lycées et collèges (SNALC) : « Cette fois-ci, le degré de précipitation est supérieur aux autres annonces tardives. Si cette décision avait été prise la semaine dernière, on aurait eu le temps de se retourner. Le mieux aurait été d’annoncer des vacances pour tout le monde dès jeudi. »

Une objection largement partagée. « Soit ils décident de fermer totalement les établissements, soit ils les laissent ouverts puisque les enfants ne sont pas contaminateurs », s’agace le principal syndicat des chefs d’établissement.

Les enfants « pas contaminateurs », ce n’est justement pas ce que dit, mercredi matin, le patron du Conseil scientifique dans « Le Parisien ». Delfraissy a décidément le chic pour lâcher des mini-bombes entre les lignes. Comme celle-ci, pas relevée pour l’heure : « On sait que les enfants peuvent transmettre le Covid mais pas plus que les adultes ». Justement, non. On ne le sait pas officiellement en France. On était resté sur l’avis du Haut conseil de la santé publique, qui nous avait laissés sceptiques. « Le risque de transmission existe rarement d’enfant à enfant ou d’enfant à adulte ».  De nombreux épidémiologistes affirment aujourd’hui le contraire. Ils sont même convaincus que les vacances scolaires ont une influence sur la courbe épidémique. Et que celles de la Toussaint ont largement contribué au reflux observé en novembre, davantage que le couvre-feu. Ces médecins n’ont jamais été entendus par l’exécutif.

Ce déni des autorités françaises sur le rôle éventuel du milieu scolaire dans la propagation du coronavirus n’est sûrement pas pour rien dans la confusion générée depuis hier par les recommandations de Delfraissy. Comme si cette vérité n’était pas bonne à dire et qu’il fallait la contourner pour parvenir à vider les établissements scolaires malgré tout, en loucedé. Comme si l’autoconfinement avait bon dos. Jean-Michel Blanquer est le premier à faire un blocage obstiné : « Nous avons démontré que, dans le milieu scolaire, il n’y avait pas de contamination particulière », a dit-il déclaré, mardi soir, au micro de RTL. Faux. « Nous » (qui ?) n’avons absolument rien démontré à ce jour. Partout dans le monde, des études ont même plutôt prouvé le contraire. La dernière en date nous vient d’Autriche. Selon Michael Wagner, professeur de microbiologie à l’Université de Vienne, qui a piloté cette enquête, « il existe un nombre élevé de cas non signalés d’enfants infectés, car ils sont pour la plupart asymptomatiques ». Autre élément mis en lumière :  les infections dans les écoles des districts socialement défavorisés sont trois fois plus nombreuses. Le débat est donc loin d’être refermé et Jean-Michel Blanquer ferait bien de ne pas parier son portefeuille sur le fait qu’on se contamine davantage au théâtre que dans une salle de classe ou de cours. Ou plutôt si, qu’il parie.

L’improvisation parallèle au déni et à la demi-mesure a enfanté une situation totalement ubuesque. D’un côté le Premier ministre a nettement appelé, au dernier moment, les Français qui le veulent, et surtout qui le peuvent, à garder leur progéniture à la maison. De l’autre ses ministres (de l’Éducation nationale et du Travail) puis son porte-parole ont expliqué tranquilles et en chœur que non, le gouvernement ne recommandait pas du tout aux parents de faire l’impasse sur les derniers jours d’école. On s’y perdrait. Comme dirait JMB, il ne faut pas compliquer ce qui est simple.

Quid des enseignants, au fait? « Ils ne sont pas concernés par ces absences tolérées pour les élèves ». Soit ils sont les seuls à ne pas avoir, autour d’eux, de personnes fragiles à préserver. Soit ils sont les sacrifiés de la lutte contre la troisième vague, avec tous les citoyens qui n’auront pas la possibilité de s’isoler, faute d’avoir pu poser deux ou trois jours à J-2. Comme une rupture « à bas bruit » de l’égalité des chances face à l’infection. Pour bien terminer 2020.

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