Aujourd’hui c’est Shanese Rivera, étudiante à Sciences Po et militante associative qui nous propose ce beau témoignage, croqué de sa fenêtre.

Deux mois. Deux mois que nous sommes confinés, et je n’arrive pas à me sortir cette idée de la tête. Deux mois que je vous aperçois par la fenêtre, vous entends rire et jouer devant l’immeuble. Sortir de votre logement étroit pour vous retrouver quelques instants. Et je me dis qu’ils n’ont que faire de vous. Ils nous disent que vous n’êtes que 4% à avoir décroché. C’est étrange, en vous voyant jouer et parce que nous vivons tous-tes dans les mêmes conditions ici, je devine pourtant qu’ils sont des milliers d’autres comme vous… 

         Vos parents sont ouvrier-es, caissier-es, agents de service, aide-soignant-es, sans emploi… Au “front” en permanence donc (même si je hais ce vocabulaire guerrier). Ils ont dû prendre des risques et aller travailler, souvent sans protection. Ils exercent des métiers essentiels, ont été et sont toujours nos héro-ïnes du quotidien, et pourtant leurs enfants ont été les grands oubliés de la “continuité pédagogique”. Philippe Meirieu, enseignant émérite et chercheur spécialiste des sciences de l’éducation et de la pédagogie, s’est exprimé à ce sujet : “L’école a justement été faite pour permettre la rencontre organisée avec les savoirs, et non pas une rencontre aléatoire, liée à l’histoire individuelle. Donc oui, les inégalités ressurgissent d’autant plus fort dans ces moments que nous vivons”. 

       À vous observer jouer dehors, je sais pourtant très bien que vos parents, vos grands frères et sœurs parfois, n’ont pas voulu vous voir abandonner, en dépit du manque de matériel, d’espace, de moyens, ont fait ce qu’ils pouvaient et avec ce qui était à leur disposition pour vous aider à réussir au mieux. Eux aussi aimeraient vous montrer de petites activités bricolages, auxquelles vous participez habituellement dans des centres sociaux et culturels, et en qui ils placent leur totale confiance… Mais vous êtes les grands oubliés de cette continuité pédagogique. Oubliés de ceux qui, soudain, se sont souciés de votre sort, pour justifier une rentrée scolaire planifiée plus tôt que recommandée par le Conseil scientifique. Il est affreusement “amusant” de les voir parler d’inégalités, de difficultés sociales, eux-mêmes qui criaient à “l’égalitarisme” quand d’autres voulaient en finir avec cette fatalité.

      Je sais combien vous avez hâte de retrouver vos enseignants, comme eux ont hâte de vous revoir. Enfin, dans des conditions sanitaires qui leur permettraient de vous protéger et de se protéger. Avec un nombre de masques suffisant, et gratuits pour tous-tes. Des bâtiments qui pourraient assurer une distanciation sociale. Le voilà le fameux “pragmatisme”. Mais sans doute le moment n’était-il pas assez critique selon eux pour sortir cette carte-là ?

      Ils et elles sont nombreux à s’être soucié, et à se soucier encore de vous. De votre avenir, de l’avenir de vos enfants. De l’avenir de ceux à qui on fait croire que s’ils décrochent scolairement, s’ils ne s’épanouissent pas dans leur vie future, c’est parce qu’ils n’ont pas fourni assez d’efforts. Dans le monde d’avant, ces chantres du mérite niaient aisément ces déterminismes sociaux, parce qu’il était beaucoup plus facile de vous confier votre futur que de s’en préoccuper. 

      Je vous regarde par la fenêtre, et espère que nos mots résonneront dans le monde d’après, qu’ils alerteront suffisamment nos dirigeants pour ne plus vous laisser sur le bord du chemin à cette fatalité déplorable, parce que des fées auraient oublié de se pencher sur votre berceau. Je vous regarde par la fenêtre, et espère que cette lutte ne sera pas qu’un coup d’épée dans l’eau. En attendant les jours meilleurs… 

Shanese Rivera, étudiante à Sciences Po et militante associative.

Partagez cet article :

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin

Nos dernières publications :

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.