Danièle Obono n’est pas Charlie. C’est, du moins, ce qu’elle a énoncé au micro de Jean-Jacques Bourdin, arguant qu’on peut pleurer les victimes des attentats à titre individuel, les personnes, mais ne pas se sentir solidaires d’un mouvement « et défiler aux côtés de dictateurs ». Etrange manière de justifier la nuance… Argument qui peine à convaincre. Car qui ne s’est jamais trouvé dans une manifestation, aux côtés de personnes auxquelles il aurait préféré ne pas être associé (elle était encore récemment aux manifestations « anti islamophobie », et y a croisé des personnes aux slogans assez peu républicains… cela ne la dérangeait visiblement pas beaucoup) ? Fallait-il refuser de faire la révolution, parce que certains révolutionnaires étaient infréquentables ? Argument dont on ne peut, dès lors, qu’avoir le sentiment qu’il recèle une part d’hypocrisie. Manière de ne pas assumer les vraies raisons de la désolidarisation de Charlie – à savoir, qu’il ne faudrait pas « insulter » une religion ? On s’interroge…

Toutes les opinions sont respectables, après tout. Toutes s’expriment, d’ailleurs, et ce depuis le lendemain des attentats ou presque. Sur le plan purement intellectuel, on se souvient de l’essai d’Emmanuel Todd, massacrant « l’esprit du 11 janvier » avec une délectation non dissimulée. Nous avons ici suffisamment plaidé pour la réintroduction de la nuance dans le débat public, contre l’injonction permanente à « choisir son camp » sur tous sujets, pour ne pas faire de mauvais procès à Danièle Obono.

Mais voilà. Danièle Obono n’est pas n’importe quelle Française. Et elle ne parle pas de n’importe quel sujet.

Elle est députée de la République, et en cela, doit incarner et porter les valeurs, dont la liberté – d’expression notamment – est une clef de voûte.

Par ailleurs, elle a bénéficié il y a quelques jours seulement d’un soutien sans faille des commentateurs et acteurs politiques tous bords confondus face aux écrits abjects de Valeurs Actuelles. Un soutien qui ne souffrait ni « mais », ni nuance aucune, car il en allait justement des valeurs qui font le socle de ce que nous sommes, le respect de la dignité humaine. On eût pu attendre d’elle la même vigueur dans la défense de la liberté d’expression. Un principe est un principe, il ne souffre pas d’exception.

Car le sujet dont il est question ici, la liberté d’expression, ne peut souffrir de soutien « à moitié », de « oui mais »… La liberté d’expression ne peut s’accommoder de la prise en compte des sensibilités, n’a que faire des offenses et des vexations. Elle doit être défendue tout le temps, quelles que soient les circonstances – le mauvais goût, dont Charlie sait faire preuve, inclus -, car l’histoire et l’expérience de certains de nos voisins ont démontré que dès lors que l’on acceptait des exceptions à la règle, la censure progressait inexorablement et finissait toujours par triompher.

Pour toutes ces raisons, la position de Danièle Obono est regrettable.

Il ne s’agit pas ici de la pointer, car elle n’est pas seule – à gauche, ou à droite – à être ambigu sur des sujets républicains fondamentaux.

Le flottement, voire les errements, de certains élus sur ces sujets est d’autant plus regrettable qu’une partie de la jeunesse fait état d’égarements inquiétants. L’on se souvient qu’au lendemain des attentats de Charlie hebdo, Najat Vallaud-Belkacem avait dû faire face à plus de 200 « incidents » dans les écoles, notamment des minutes de silence en hommage aux victimes perturbées.

Depuis, les choses ne se sont guère améliorées, et on note dans les sondages qu’une partie de la jeunesse s’avère sensible aux arguments qui relativisent les valeurs républicaines fondamentales, et invoquent par exemple la nécessité de se censurer afin de ne « pas offenser » tel ou tel groupe. De manière insidieuse, ce que l’on appelle les « identity politics » – où la politique s’adresse à des communautés, plutôt qu’à des citoyens, et assigne ainsi les hommes et les femmes à une couleur de peau, une orientation sexuelle, ou une religion – et la « cancel culture » progressent dans notre pays, et notamment par l’intermédiaire des plus jeunes.

Or, cette culture est celle des Etats-Unis – où elle suscite des débats parfois ravageurs -, et n’est pas soluble dans la culture Française, universaliste et issue des Lumières. Il faut à ce titre saluer et soutenir les efforts du Ministre de l’éducation pour tenter de l’enseigner – comme certains de ses prédécesseurs avaient tenté de le faire -. Il en va de notre capacité à vivre ensemble demain, dans un pays apaisé et donnant sa place à chacun – en tant que citoyen, et non que Musulman, Juif, Homosexuel ou femme…

Et l’on peut déplorer, puisque c’est une des tristes annonces qui marquent cette semaine de rentrée, qu’une revue de très grande qualité, qui contribuait à nous rendre intelligents et donc meilleurs citoyens, disparaisse après 40 ans d’existence. Elle ne correspond plus « aux usages », comme l’a dit son fondateur Pierre Nora. Mais la démarche intellectuelle du Débat (puisqu’il s’agit de cette revue), exigeante, correspond plus que jamais aux besoins d’une société qui semble se déliter sous nos yeux, à vitesse accélérée…

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Cet article a 2 commentaires

  1. Louise

    Madame Morin a décidé que D. Obono était ambiguë sur la notion de république. Alors quand les réponses de la député FI ne vont pas dans le sens de ses préjugés, elle lui fait un procès d’intention. Avec une telle conseillère on comprend pourquoi le quinquenat d’Hollande fut un naufrage.

  2. Emma

    Obono est ambigüe sur des sujets républicains fondamentaux selon C. Morin. Mélenchon n’est pas au clair avec les valeurs républicaines selon Faure… Quand le PS a court d’idées enfourche celles du RN.

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