Elle le dit et l’assume. Et il faut être courageuse pour prendre des positions aussi tranchées sur un sujet qui sent le soufre et réveille tous les mauvais génies. Il aura suffi que Camélia Jordana dise, sur le plateau de Laurent Ruquier “il y a des milliers de gens, dont moi, qui ne se sentent pas en sécurité avec les flics“ pour déchaîner les passions françaises :  “discours de haine“ pour le RN “, “propos mensongers et honteux“ pour le ministre de l’intérieur, Christophe Castaner.

Chacun est dans son rôle, son pré-carré, son électorat mais commençons par le commencement.

Camélia Jordana parle de sa fenêtre. Qui n’est pas celle de Marine Le Pen, de Christophe Castaner ou de tous ceux qui adoptent le hashtag #jenesuispasCaméliajordana. Aucun n’a eu à subir le stress des contrôles au faciès, de la discrimination à l’embauche, de l’enfermement dans des cités sans âmes, sans transports suffisants, sans services publics ou presque, ces cités dans lesquelles il faut naviguer, tenter de passer entre les gouttes de la bande qui terrorise les habitants, s’adonne à des rodéos, balance des tirs de mortiers sur la police, et des contrôles policiers parfois violents, soupçonneux en tout cas. Personne ne peut savoir réellement, malgré toute l’empathie, le sentiment de fraternité que nous ressentons, ce que peuvent éprouver au quotidien Rachid, Boubacar ou Samira. Parce que nous nous appelons Hervé, Françoise ou Pierre. Peut-on dépasser le déni et accepter les mots de Camélia Jordana, non pas comme la marque d’une fracture irréductible, mais comme l’expression d’une opinion tout aussi recevable que n’importe quelle opinion de n’importe quel citoyen ? Et le désir de changement portée par une génération qui ne veut plus se cacher derrière son petit doigt et revendique son droit au respect dans la différence ? On peut être unis dans la diversité. C’est même l’essence de la République.

Oui, Camélia Jordana a le droit d’exprimer ce qu’elle ressent. Elle est citoyenne de la République française. Oui, Christophe Castaner a le devoir de protéger l’honneur de la police, qui n’est pas une masse globale de “tous pourris“. Une fois qu’on a dit cela, il reste les faits et ils sont têtus. Sans revenir sur les violences policières qui ont ponctué les deux derniers années, violences à laquelle on oppose systématiquement les violences subies par les forces de l’ordre dans certains quartiers perdus de la République, on a le droit et le devoir de dire qu’il existe encore, dans ce pays, une façon de traiter, au quotidien, les citoyens d’origine étrangère, pourtant français depuis 3 générations, d’une manière qui parfois n’est pas acceptable. Nous avons tous en tête le dernier épisode, fin avril, de cette patrouille filmée entrain de dire “un bicot, ça ne nage pas“ lors d’une interpellation, durant laquelle le suspect s’était jeté dans la Seine. Les deux hommes ont été suspendus. Une enquête IGPN est en cours. Comme tant d’autres … Mais ces propos ont heurté car on croyait, ou on voulait croire ce langage oublié. Dire que tous les blacks et les beurs sont victimes de racisme est une hérésie, comme dire que tous les policiers sont racistes et barbares. Mais entre les deux, il existe des fautes, un climat qui se dégrade et que révèle, sans artifice, sans circonvolution, Camélia Jordana. Et ce ne sont pas les réprobations de ceux qui, depuis des années, nous vendent un racisme anti-blanc fantasmé, qui changeront quelque chose à la réalité. Oui, il est plus difficile en France de trouver un emploi, à compétence égale, si vous vous appelez Mouloud ou Fatima. Oui, il est plus fréquent de vous faire contrôler dans le métro lorsque vous êtes Fatou ou Rafik. Ouvrir ce débat et tenter de réparer ce fossé, cette inégalité profonde ne signifie pas vendre la République aux communautarismes, encore moins aux islamistes (car j’entends déjà le glissement du discours d’Eric Zemmour et consorts). Tenter de recréer une fraternité ne signifie pas sombrer dans le bisounoursisme et autres fadaises inventées pour disqualifier la soif de concorde civile.

Camélia Jordana a proposé à Christophe Castaner d’en débattre avec lui. Et pourquoi pas ? Il ne le fera pas, étant lui-même tellement affaibli par une gestion ratée de ce ministère depuis la crise des gilets jaunes. Mais en d’autres temps, l’idée aurait valu le coup d’être tentée.

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