La députée Caroline Fiat dans le jardin des Quatre colonnes de l'Assemblée nationale en 2017 - Photo Jean-Luc Hauser - Creative Commons
La députée Caroline Fiat dans le jardin des Quatre colonnes de l'Assemblée nationale en 2017 - Photo Jean-Luc Hauser - Creative Commons

Alors qu’elle vient d’être nommée secrétaire d’état à la condition féminine, en 1974, Françoise Giroud est invitée dans un dîner auquel participent des représentants de l’intelligentsia. L’un des convives, dont l’histoire ne retiendra pas le nom, bardé de diplômes et empli de son savoir universitaire, décide d’organiser le tour de table des cursus, sachant parfaitement que la nouvelle ministre, formidable journaliste, n’a pas fait d’études. Et chacun d’étaler son parcours prestigieux, qui bien souvent, ressemble à celui de son voisin de table : normaliens, énarques, X mines, Langues O. Arrive le tour de Françoise Giroud « Et vous, madame la ministre, où avez-vous étudié? » l’interroge le convive narquois, ravi de l’effet humiliant que chacun pressent déjà. Françoise Giroud sourit, marque une pause et répond « Moi ? Je suis agrégée de vie ».

Pourquoi est-ce que je vous raconte cette histoire ? Parce qu’entre ce dîner (de cons) et le surnom peu flatteur dont les députés En Marche et autres ont affublé Caroline Fiat, élue de la France Insoumise, rien n’a vraiment changé. Ils l’appellent « Bac moins 2 ». Pourquoi ? Parce qu’elle est aide-soignante, a élevé seule son fils, est devenue parlementaire à la force de ses convictions et de son militantisme et a certainement réussi l’une des interventions les plus justes et les plus humaines qu’on ait entendues dans le débat parlementaire sur la PMA.

Saluée pour sa simple humanité, cette vidéo dans laquelle Caroline Fiat évoque l’amour que l’on porte à un enfant, le seul critère qui vaille , cette vidéo est devenue virale. Réaction de jalousie ? Mépris de classe ? Un peu des deux et plus encore : cette maladie très française qui atteint son apogée depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron a l’Élysée : la boursouflitude.

Pardon pour ce néologisme mais je ne trouvais pas de mot assez juste pour décrire la pensée emphatique, vide, creuse, plus communément appelée « pensée complexe » déclinée par les chantres du président , qu’ils soient élus ou faiseurs d’opinion… chacun reconnaîtra le sien. Ce sont d’ailleurs bien souvent les mêmes qui toisaient les gilets jaunes, ces franchouillards juste bons à boire des bières, fumer des clopes, et s’acheter des écrans plats à crédit. Ah bien sûr, ça n’était pas dit comme cela mais tout y était pendant des mois sur le champ de bataille médiatique : les petits sourires entendus, les grandes explications sur ces mécanismes mondiaux tellement complexes que seuls pouvaient les appréhender les puissances de l’esprit de la table ronde macronnienne dans une nouvelle légende arthurienne. Et de développer la pensée nouvelle, la pensée disruptive qui, lorsqu’on la décortique, n’a rien de très révolutionnaire : libéralisme décomplexé, zeste de démagogie, communication à outrance, le tout emmailloté dans un saupoudrage de citations (comme l’ont toujours fait tous les présidents), tout cela se terminant par un gallimatia auquel plus personne, hormis les initiés, ne comprend rien.

À force de paraphraser la paraphrase, de se perdre en prolégomènes interminables pour nous expliquer que certes, nous ne pouvons pas tout comprendre, mais qu’il faut faire confiance, le sérail ne parle plus qu’au sérail. Lequel? Celui des normaliens, des énarques ; les X-Mines, des langues O, des analystes, sociologues, et autres philosophes stars, les mêmes qui, 40 plus tôt, tentaient d’humilier Françoise Giroud dans un dîner mondain.

Tous les défenseurs sincères d’Emmanuel Macron ne sont pas dans cette boursouflitude. Ils croient, avec conviction, sans arrogance, que ce président ouvre le bon chemin. Tous ne sont pas tellement aveuglés par ce qu’ils nomment un destin hors du commun (auquel ils s’identifient peut être « in petto »), qu’ils en viennent à disqualifier de la manière la plus discourtoise, la moindre critique, transformée illico presto en Macron bashing. On leur répondra que devenir président de la République française est déjà en soi un destin hors du commun, un club très privé qui compte seulement 7 membres, qu’on les apprécie ou pas. Plus grave, on leur dira que leur attitude, sous couvert de pédagogie, masque mal un ego haut comme le Mont Fuji et qui contribue un peu plus chaque jour à la déconnexion générale entre les élites et le peuple. On leur dira enfin que leurs mots abstraits touchent de moins en moins le cœur du pays, et qu’il faudrait certainement cesser de s’écouter parler, disserter en se trouvant tellement brillant, pour pouvoir enfin entendre les agrégés de la vie, qu’ils soient ouvrières, avocates, boulangers ou ingénieurs.

Finalement, l’enfer est pavé de bonnes intentions. À trop vouloir démontrer le génie du chef, on finit par le desservir. Tous les présidents goutent le plaisir de la gloire, de l’attention extrême focalisée en permanence sur leurs moindres mots, leurs moindres gestes mais tous ces troubadours devraient se souvenir du conseil laissé par Shakespeare « ceux qui flattent le Roi l’abusent ». Comprendre que mépriser symboliquement Caroline Fiat, disqualifier la France populaire, qui se bat, avance et tente de vivre ou de survivre, penser que lorsqu’on regarde une montagne, c’est en fait la montagne qui se tourne pour vous regarder, tout cela, tout cet enfermement conduit invariablement à l’échec, personnel et collectif.

Cette humeur ne changera peut-être rien à la chose mais comment s’empêcher de se moquer gentiment de cette boursouflitude en rappelant cette merveilleuse locution latine : Fiat Lux ! Que la lumière soit ! Elle vient très souvent des agrégés de la vie.

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Cet article a 2 commentaires

  1. Emma

    « Se moquer gentiment de cette boursouflitude » dites vous !!!
    Parce que d’après vous ces boursouflés se moquent gentiment de Caroline Fiart lorqu’ils la traitent de bac -2 ou de Quatennens lorsqu’il le traite de député call center…
    Le mépris de classe n’a rien de gentil… il est méprisable

  2. Camel

    Fiat
    Traduction : décret

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