Le casting gouvernemental n’a pas encore été dévoilé ;

Le « nouveau chemin » sur lequel Emmanuel Macron veut conduire la France semble encore bien brumeux ;

Les premiers vacanciers se précipitent sur nos plages et redécouvrent la richesse de nos paysages ;

Les autres, encore tenaillés par la peur sanitaire, commencent à voir poindre la catastrophe économique…

…Et la France discute, débat, se félicite ou se moque… Bref, comme à son habitude, la France se déchire autour d’une chose que l’on pourrait juger anodine, mais qui est tout sauf anecdotique : un accent.

Le Premier Ministre De La France a un accent !

Et pas n’importe lequel. Un accent Gascon.

On l’imaginerait presque déclamer ces vers auxquels notre tempérament national doit tant :

« Oui, vous m’arrachez tout, le laurier et la rose !
Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
Que j’emporte, et ce soir, quand j’entrerai chez Dieu,
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
J’emporte malgré vous,
[Il s’élance l’épée haute.]
et c’est…
Mon panache.
 »

(Note au lecteur : Je n’ai pas pu résister à insérer ici quelques lignes de ma pièce favorite – ce blog manque encore de culture, nous allons d’ailleurs y remédier !)

Accent du sud. Terres fantasmées pour les vacances, qui évoquent davantage les apéros et les parties de pétanque, les siestes au soleil et l’indolence, que la rigueur et l’effort qui seront pourtant le registre dominant des mois à venir.

Déjà, on se demande : l’accent va-t-il être une force et atténuer, arrondir, voire masquer des décisions politiques qui, en temps de crise, s’annoncent nécessairement difficiles ? Ou au contraire, va-t-il être pour le Premier ministre une faiblesse, ce « je ne sais quoi » qui vous empêche de prendre votre interlocuteur au sérieux ?

François Bayrou, forçant le trait pour des raisons évidentes de communication politique, dénonce déjà – sur Europe 1 ce dimanche matin – « un snobisme condescendant » des médias, qu’il accuse d’avoir critiqué l’accent du Premier ministre. De telles critiques, nous n’en avons point trouvé. Mais il suffisait de se rendre dans un bistrot à Marseille, Toulouse ou ailleurs, ou d’acheter un canard local, pour voir l’étalage de la fierté provinciale réveillée, et ce, bien au-delà du territoire d’origine de Jean Castex.

Et contrairement à ce que certains pourraient penser, notre manière de commenter cet accent, d’en soupeser la signification et l’impact symbolique, n’a rien de léger. Pour beaucoup de Français, cet accent est un pied de nez, une revanche sur le « système » (c’est-à-dire Paris), un refus de l’uniformisation du monde à marche forcée, un refus aussi du conformisme culturel et identitaire imposé « d’en haut ».

Il y a là un sujet profondément politique, puisqu’il renvoie à la fracture grandissante entre « Paris » – où se concentrent l’essentiel des décisions politiques, mais aussi des médias et des sièges sociaux des plus grandes entreprises Françaises – et une province qui se vit de plus en plus comme humiliée et reléguée. La fracture entre les « anywhere », qui parlent globish, et les « somewhere », ancrés dans un territoire, et dont l’attachement à une histoire et à une identité croît à mesure que leur sentiment de déclassement symbolique, économique et social, grandit.

Rappelons que le nombre de Français pratiquant les langues régionales ne cesse de diminuer depuis des années, tout comme la proportion de Français ayant un accent régional. Nous sommes dans une phase d’homogénéisation des prononciations, et c’est – malheureusement, diront la plupart – « l’accent Parisien » qui sert de modèle. Bien souvent, pour « faire sérieux », il faut effacer son accent. Les journalistes et hommes politiques qui ont dû en passer par là sont nombreux – sauf, évidemment, les rares qui en ont fait un étendard, le symbole d’une posture « anti-système », comme un Jean Lassalle par exemple, ou un Louis Alliot.

Avec le choix d’un Premier ministre avec accent, c’est donc un signal à la France qui a peur d’être diluée dans le grand bain de la mondialisation, d’être la sacrifiée d’une uniformisation qui ressemble fort à une parisianisation du territoire, qui est envoyé. Il n’y a aucun doute que l’Élysée a fait ce choix en connaissance de cause – connaissant le déficit d’ancrage et de proximité du Président. Un président « provincial », pourtant, mais qui incarne aujourd’hui la quintessence de l’élitisme et de ce que les populistes appellent « mondialisme » – en gros, les « anywheres ».

L’accent Gascon, finalement, peut être lu comme un message envoyé par le Président à la France qui n’a pas voté pour lui, et dont la colère à son endroit ne cesse de grandir. Un signal d’apaisement, une preuve de considération. Toute la question est de savoir si son Premier ministre disposera des marges de manœuvre pour engager la réconciliation dont son accent laisse entrevoir, sinon la possibilité, du moins la volonté.

Partagez cet article :

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin

Nos dernières publications :

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.