Gérald Darmanin à l'Assemblée nationale lorsqu'il déclare "Quand j'entends le mot 'violence policière', moi, personnellement, je m'étouffe".
Gérald Darmanin à l'Assemblée nationale lorsqu'il déclare "Quand j'entends le mot 'violence policière', moi, personnellement, je m'étouffe".

Au pays de Hugo, de Verlaine et de Rimbaud, de Zola et de Stendhal, on ne me fera pas dire que les mots de comptent pas. Ils façonnent notre imaginaire et nous aident, à coup de sons et de métaphores, à nous approprier le réel dans toute sa (grandissante) complexité.

Partager des mots, nommer le réel, avoir une vision du monde commune, ou du moins convergente, est un premier pas pour vivre ensemble. Par les mots, on suscite l’empathie, on abat les barrières de l’incompréhension, on crée des liens.

Donc les mots sont un instrument éminemment politique.

Le problème, c’est quand la politique ne se résume plus qu’aux mots. Lorsque les actes se réduisent à des gesticulations stériles, accompagnées d’envolées lyriques dont on espère qu’elles satureront tout l’espace au point de cacher le réel – voire de le changer.

Or, pour un nombre croissant de Français, la politique au quotidien n’est plus qu’une gigantesque bataille sémantique. Une bataille où l’inflation sémantique, les mots ronflants, fracassants, décapants, viennent compenser la réduction inquiétante du champ des actes politiques. Moins on fait, plus on dit, voilà ce qu’un très grand nombre de Français constatent au quotidien.

C’est ainsi que nombre de personnes, indignées par les dérapages racistes ou violents de certaines forces de l’ordre, lisent ce refus obstiné du nouveau ministre de l’intérieur Gérald Darmanin – et de son prédécesseur – à prononcer les mots « violences policières ». Comme si un ministre ne pouvait plus exprimer son soutien, sa considération aux fonctionnaires de Police et aux Gendarmes, autrement que par cette négation symbolique. Comme si ce simple refus compensait tous les actes qu’il ne saurait accomplir (et que ses prédécesseurs n’ont pas davantage accompli). Combien de milliers d’heures supplémentaires non payées, combien de voitures de police, combien de casques, ou d’armes neuves un seul refus de dire « violences policières » vaut-il ? On ne le saura jamais. Reste que jusqu’à preuve du contraire, les policiers pas plus que les autres professions ne se paient pas de mots. Et que pendant ce temps, la souffrance des victimes desdites violence est décuplée par sa négation officielle.

Autre débat sémantique qui en dit long sur les dérives de la politique réduite à un pur exercice de communication : la suppression du mot « race » du dictionnaire. Un débat qui laissera sans voix ceux qui subissent le racisme au quotidien, qui pensent sans doute qu’il y a mille choses plus utiles et urgentes à faire avant d’en venir éventuellement aux « symboles ».

Et que dire des expressions politico-administratives qui fleurissent, à la faveur de la crise économique, qui visent à faire prendre des vessies pour des lanternes, des baisses de salaire pour des hausses et des licenciements pour des embauches ? « Accords de performance collective » : il ne s’agit pas de mieux rémunérer la performance de tous, mais de faire accepter hausses de temps de travail et baisses de salaire à ceux dont l’emploi est menacé… « Plan de sauvegarde de l’emploi » : il ne s’agit pas de sauver des emplois, mais d’en supprimer. « Modération salariale » : il ne s’agit pas de « modérer » des niveaux salariaux qui seraient en train d’exploser, mais bien de les baisser. Et souvent, à chaque fois, pour les plus modestes et les plus précaires en premier. Comme si eux étaient plus susceptibles d’être manipulés par les mots que l’élite maîtrise si bien.

De fait, cette communication qui vise non pas à accompagner l’action, à la faire comprendre au plus grand nombre, mais qui vise à travestir la réalité et à compenser la faiblesse ou l’absence de décisions politiques fortes, est en train de tuer la politique.

Et l’on voit de plus en plus la politique revenir vers les excès que l’on croyait révolus depuis les grandes heures du Sarkozysme. Un fait divers, un accident de la route tragique : et voilà un déplacement ministériel, une image, un tweet présidentiel, une larme à l’œil. L’expression de l’empathie n’est pas interdite en politique, dès lors qu’elle est le carburant de l’action. Il n’est pas interdit de communier dans la peine, à condition que soient entreprises des actions résolues pour en supprimer les causes à l’avenir – si tant est que ce soit possible, car même la communication politique ne saurait jamais supprimer l’aléatoire, le risque, la malchance…

C’est ainsi que peu à peu, de faits divers en grands débats, de petits renoncements en grand échec, la communication politique qui cherche à compenser l’action publique ne fait que creuser le lit de la défiance.

Jusqu’à, un jour, « l’accident » démocratique. Qui n’aura rien d’accidentel, puisqu’on le voit venir à grands pas.

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Cet article a 1 commentaire

  1. Lamiaud Alexandre

    Formidable article, j’adore ‼️

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