Légende : Manifestation contre le pass sanitaire à Figeac (Lot) le 28 août [capture d'écran Twitter].

« Ils » sont la « minorité bruyante ». « On les entend beaucoup trop ». Leitmotiv des partisans du pass sanitaire pour fustiger les centaines de milliers de Français qui, eux, sont contre. Ils ont manifesté pour le septième samedi consécutif leur opposition à l’extension du dispositif, annoncée le 12 juillet contre toute attente par le président de la République, alors qu’il avait d’abord exclu cette option, jugée discriminatoire.

Chaque semaine, les récalcitrants, dont de nombreux vaccinés, sont traités de façon à peine voilée d’idiots, d’antisémites, de frustrés sociaux, d’égoïstes et d’irresponsables. L’ampleur du mouvement, totalement inédite en plein été, est minimisée, et ouvertement niée. Le ministre de la Santé, qui prend ses désirs pour des réalités, a même déclaré jeudi : « Les dernières réticences sont en train de tomber face au succès du pass sanitaire ». Sans rire.

Au-delà des chiffres, c’est l’ancrage de la contestation, y compris dans des petites communes au cœur du pays, qui devrait être regardé, tout comme le caractère pacifique des cortèges. Bien sûr, on a vu quelques banderoles abjectes taper l’incruste à la marge, avec des références odieuses. Bien sûr, il y a quelques parasites des extrêmes qui font feu de tout bois. Noyés au milieu d’un collectif hétérogène et bon enfant, loin des violences qui ont pu fleurir durant le quinquennat d’Emmanuel Macron.

« QUI sont les manifestants ? », s’interrogent en boucle la plupart des analystes audibles. Comme si ces Français-là étaient des créatures dont le cerveau méritait une dissection. 

Et s’ils avaient juste d’excellentes raisons ?

D’un point de vue sanitaire, d’abord. On sait désormais que les vaccinés, s’ils ne développent pas de formes graves, peuvent être infectés et transmettre. Le port du masque n’est plus obligatoire dans les lieux clos sous pass depuis qu’Olivier Véran a eu la bonne idée de le décréter. Les préfets rétablissent l’obligation là où l’incidence dépasse 200, c’est-à-dire essentiellement dans les zones touristiques. Ce qui signifie que les vacanciers vaccinés de retour de ces départements avec le Delta mais asymptomatiques se baladent désormais dans les endroits fermés sous pass le museau à l’air partout où l’incidence est faible. Ils peuvent contaminer les personnes munies d’un PCR  négatif… ou les vaccinés dont l’immunité serait affaiblie.

Autre souci, la durée de validité des tests, portée de 48 heures à 72 heures par le ministre de la Santé sous la pression des syndicats de pharmaciens pour désengorger les centres de dépistage et les officines, évidemment submergés. Les Pays-Bas, avec un taux de vaccination comparable à celui de la France, l’ont réduite de 40 heures à 24 heures pour cause de trous dans la raquette et de clusters

On peut donc raisonnablement, sans être complotiste ou antivaxx, penser que pass est une vraie passoire. Le Conseil scientifique ne dit pas le contraire. Il a transmis une note d’alerte dans ce sens au gouvernement le 20 août. Mise en ligne une semaine plus tard. Merci de nous prévenir.

On constate par ailleurs que l’apparition du sésame, destinée, aussi (et surtout ?), à sonner le glas du « quoi qu’il en coûte », a des effets notables sur la fréquentation des endroits concernés. « 60 % des restaurants ont perdu au moins 20 % de leur chiffre d’affaires entre juillet et août 2021. Ils sont 40 % à perdre plus de 50 % », estiment les professionnels du secteur, qui comptent présenter l’addition à Bercy. Idem pour les cinémas. Quelques grosses sorties ne masquent pas la décrue. CGR Cinémas relève, après quatre semaines de pass sanitaire, « une perte d’environ 50% lors des bons jours par rapport aux trois derniers étés ».

Du côté du droit, la délibération 13 de l’avis du Conseil d’État, rendu le 19 juillet, laisse rêveur : « L’application du passe sanitaire à chacune des activités pour lesquelles il est envisagé de l’appliquer doit être justifiée par l’intérêt spécifique de la mesure pour limiter la propagation de l’épidémie, au vu des critères mentionnés précédemment et non par un objectif qui consisterait à inciter les personnes concernées à se faire vacciner ». De quoi se gratter la tête en se demandant si ce à quoi ce pays est actuellement soumis est bien dans les clous par rapport aux préconisations de la plus haute juridiction administrative française.

Sur le terrain, les patrons des lieux sous pass sont transformés en garde-chiourmes sanitaires : vis-à-vis de leurs salariés, bel et bien sous la menace, à partir de lundi, de perdre leur travail in fine ; vis-à-vis de leur clientèle ou des personnes qui fréquentent ces endroits — impossible, désormais, de cacher son âge par coquetterie.Quotidiennement, des citoyens lambda dont ce n’est pas le métier sont contraints d’en contrôler d’autres. La Défenseure des droits avait alerté : « Ce contrôle devrait relever des autorités publiques, compte-tenu des risques inhérents à l’exercice d’un tel pouvoir ». Elle n’a pas été entendue. Dans le secteur de la restauration, qui peine à recruter, la perspective d’être obligé par la loi de suspendre les contrats de travail des employés réfractaires est un crève-cœur pour les tauliers, passibles, tout de même, d’un an de prison au bout de trois verbalisations dans un délai de 45 jours.

Enfin, les incohérences piquent. Par exemple, il n’est pas acceptable, que la police, chargée de contrôler l’identité des détenteurs de pass, soit dispensée d’obligation vaccinale (contrairement aux gendarmes et aux pompiers). On ne peut que s’étonner du fait que la restauration collective et les restaurants routiers échappent au pass, alors qu’il n’y a aucune raison que le Delta y circule moins que dans une brasserie. Et que dire de la confusion suscitée par l’application de la mesure, ou pas, aux centres commerciaux de plus de 20.000 m², selon les arrêtés préfectoraux pris, ou non, là où l’incidence dépasse 200. Le tribunal administratif de Versailles a suspendu ceux des Yvelines et du Haut-Rhin, au motif que l’accès aux biens et services de première nécessité pour tous n’était pas garanti. D’autres recours sont dans les tuyaux, dans tous les départements d’île de France notamment. Grandes surfaces, commerces de détail, salariés (600.000), consommateurs : tout le monde s’y perd. Michel-Édouard Leclerc n’hésite pas à parler d’« imbroglio » et demande la suppression du dispositif.

La défiance des Français par rapport au pass sanitaire a donc de bonnes raisons. Jusque-là plutôt sages, ils ont subi plusieurs périodes de restrictions et encaissé les changements de pied de l’exécutif largement consécutifs à un défaut récurrent d’anticipation. Officiellement mis sur le compte des caprices de la science, le retard à l’allumage a d’ailleurs commencé avec le début de l’épidémie en France. Le 6 mars 2020, Emmanuel Macron invitait les citoyens à sortir au théâtre comme lui et à ne pas avoir peur du virus, en dépit de la situation en Italie et de l’inquiétude de l’Allemagne. Le 16 mars, il confinait le pays. Mi-juin 2021, alors que le Delta était déjà majoritaire au Royaume-Uni, le locataire de l’Élysée en campagne voyait la vie en rose et envoyait aux électeurs des cartes postales colorées de son tour de France… avant de se faire surprendre par ce variant comme par l’Alpha en 2020, malgré les avertissements des scientifiques. 

Les autosatisfecits du gouvernement sont oublieux de fautes jamais avouées, donc même pas à moitié pardonnées. Ni du dupes ni amnésiques, « les Français auront le Covid à l’esprit pour la présidentielle », dixit Olivier Véran. Le gouvernement a l’intention de défendre son bilan sanitaire. Il ne faudra rien omettre. Ni les plus de 114.000 morts français « avec Covid ». Ni les Covid longs, véritable bombe à retardement sanitaire, en plus de la détresse humaine qu’ils génèrent.

Personne ne le rappelle aujourd’hui, mais Emmanuel Macron n’a pas vu venir le vaccin davantage que l’Alpha et le Delta. Il n’a pas pris Donald Trump au sérieux quand celui-ci a annoncé l’arrivée prochaine de l’antidote. L’intervention du chef de l’État français le 12 juillet a boosté la vaccination, certes. Mais il a obtenu ce résultat en menaçant et en contraignant les citoyens. Il a également choisi de ne pas entendre, voire de mépriser, la réaction de la rue, ce qui provoque chez les manifestants un rejet de sa personne fédérateur.

Le Président, dont la fermeté têtue vise aussi à séduire l’électorat de droite, n’est cependant pas le seul à tourner le dos aux cortèges. En dehors de Florian Philippot, de quelques losers souverainistes ou/et de la droite extrême, et mis à part les cadres de la France Insoumise, les politiques ne se précipitent pas pour répondre à l’élan contestataire. Droite républicaine et Parti socialiste sont aux abonnés absents. Dommage. Le flux de protestation né avec la mise en œuvre, à la hussarde, en France, de mesures d’exception dont le ministère de la Santé a déjà évoqué l’éventuelle prolongation au-delà du 15 novembre, est avant tout sensé. Mais chut.

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