Dans cette rue commerçante qui donne sur le Mail de Rochelongue, à la lisière ouest du Cap d'Agde, un seul commerce ouvert, le salon de coiffure. Les paillotes, elles, ont commencé à pousser sur la plage dès le 1er mars. - Photo Nos Lendemains.
Dans cette rue commerçante qui donne sur le Mail de Rochelongue, à la lisière ouest du Cap d'Agde, un seul commerce ouvert, le salon de coiffure. Les paillotes, elles, ont commencé à pousser sur la plage dès le 1er mars. - Photo Nos Lendemains.

La plage Richelieu, vaste étendue de sable blanc de près de deux kilomètres, au Cap d’Agde, porte les stigmates du ballet incessant des engins de chantier depuis un mois et demi. De rares promeneurs se baladent, certains sont posés devant l’horizon azur, sans masques, quitte à risquer une amende de 135 euros. « Hors de question, on va le mettre pour nager aussi ? Et pour la pêche au loup ? C’est n’importe quoi ! », commente un homme d’un certain âge, remonté comme une pendule sur son fauteuil pliant. Sous le soleil presque estival, le mois d’avril, supposé lancer la saison en douceur, a des airs de janvier. Seule la présence des ouvriers indique que l’été se profile. « On finit le gros du montage aujourd’hui, un coup de ménage et on sera prêt, dès qu’on a le feu vert on y va », lâche Jérôme, satisfait, aux commandes de son Manitou. Sa frimousse est connue dans le coin : neuf ans qu’il fait sortir du sable une paillote historique du secteur. Elle emploie jusqu’à 25 salariés au plus fort de la saison. L’équipe de départ a déjà été recrutée, confie le patron du lieu, dans les starting-blocks, elle attend le top du gouvernement. Le 15 mai ou avant, on verra, on espère. « Comme ça au moins on ne sera pas surpris, on démarrera tout de suite ».

Les travaux ont commencé le 1er mars, date de l’autorisation légale. Les ouvriers ont mis 45 jours environ, à trois, pour installer la paillote, sur 1.500 mètres carrés. Six sont déjà sur pied, imposantes, à environ 150 mètres les unes des autres, les plus petites suivront, sur 600 mètres carrés ou 300 selon les concessions, elles seront à terme une dizaine. Coût de l’implantation provisoire : jusqu’à 50.000 à 100.000 euros. Au total, sur les quatorze kilomètres de sable fin qui bordent le Cap d’Agde, on en comptait dix-sept l’an dernier. Elles attendent leur heure avec espoir après une saison 2020 plutôt réussie à la faveur des « jours heureux » qui ont suivi le premier confinement.

Au contraire, les commerces dits « essentiels », entourés de bars et restaurants fermés, continuent à souffrir. Certains ont levé le rideau, pour voir, et l’ont vite baissé. Théoriquement, entre les zones A, B et C, les touristes auraient dû être là du 10 avril eu 2 mai. « Ils sont venus pour le week-end de Pâques, on aurait dit le 1er juillet… et ils sont repartis ».

L’été, la ville d’Agde passe de 25.000 habitants à 250.000 sur l’ensemble de la station balnéaire. La zone Richelieu grouille. Les parkings, payants, sont bondés et les voitures forment de longues files pour quitter la plage le soir venu, à l’heure de pointe. Aujourd’hui, alors que la deuxième semaine des vacances scolaires confinées est entamée, on compte une vingtaine de véhicules en tout et pour tout sur l’aire de stationnement Caravelle, la plus grande. Juste à côté, l’hôtel 4 étoiles Capaô a profité de l’hiver pour se refaire une beauté intérieure et rénover ses 53 chambres. L’ouverture est prévue… quand le restaurant pourra tourner. « C’est usant, l’incertitude. Le pire, c’est de ne pas pouvoir offrir de perspective aux clients, c’est frustrant, on est comme dans la ouate, tous ensemble », déplore la propriétaire de l’établissement. Pas du genre à se laisser abattre, elle reste toutefois optimiste. « On a tout mis en œuvre pour qu’ils soient bien, qu’ils aient tout, et il y a peut-être une chance que les hôtels aient le droit d’ouvrir leurs restaurants en mai, on espère, il faut que la vie reprenne, les jeunes aussi en ont besoin, beaucoup sont désœuvrés ».

Pour l’heure, le flux touristique est à sec. C’est le premier constat qui s’impose : les restrictions de déplacement ont fait mouche. Peu de plaques d’immatriculation affichant autre chose que le numéro du département de l’Hérault, 34, quelques 11 exilés de l’Aude voisine, quelques 31 évadés de Toulouse, un 2B corse perdu. Pas de Suisses, de Belges ou d’Allemands, pourtant fans de la station balnéaire languedocienne. Ni de ressortissants de l’Auvergne proche. Le 10 avril, premier samedi des vacances de Pâques, polices nationale et municipale ont bloqué tous les accès pour une vaste opération de contrôle. Pas question de laisser des touristes indisciplinés importer le virus.

Plus on s’éloigne du port, moins on croise âme qui vive. Rochelongue, quartier construit en 2000 à la lisière ouest du Cap, regorge de points de restauration pour toutes les bourses, de bars et de boutiques. Il revit d’ordinaire avec le week-end pascal. En cette mi-avril, tout est mort. Excepté le glacier Marie-Louise qui sert les gourmands mais a condamné sa terrasse et trouve que « ça commence à faire beaucoup ».

Marie, la buraliste qui fait clignoter sa carotte à l’entrée du Mail de Rochelongue d’avril à octobre, a investi 40.000 euros juste avant le premier confinement pour moderniser le magasin et proposer davantage d’espace. Elle enregistre déjà 20 % de chiffre d’affaires en moins par rapport à 2019, 50 % pour ce qui est de la presse. « Je suis venue quand même, je m’embêtais trop, mais je n’ai pas de clients, c’est démoralisant ». En face, à La cabane du Mail, restaurant ouvert à l’année et fermé depuis octobre comme les autres, on ronge son frein. Et on y croit. Carole et Laurent ont relooké leur terrasse, tout en livrant des pizzas cet hiver. L’incertitude commence toutefois à peser pour ce couple qui a multiplié les initiatives depuis qu’il a repris et métamorphosé l’endroit, en 2014. « Ce que j’aime, dans ce métier, c’est le contact. Ça me manque. Les gens m’intéressent. Et puis je suis une piplette. Mon mari commence à saturer », avoue-t-elle avec un accent qui sent bon le Sud. Lui sourit dans sa barbe. En trente-cinq ans au Cap d’Agde, ces deux-là ont été tour à tour, ensemble, coiffeurs, vendeurs de glaces, boulangers… et restaurateurs. Rien ne leur fait peur, même pas de partir pour un tour du monde en voilier après tout ça.

À deux pas de là, Pascal, le coiffeur installé rue Louis Dejean, petite artère commerçante, ne décolère pas. Il a atterri dans l’Hérault en 1998 après avoir été à son compte durant dix ans à Paris. Avec la crise sanitaire, lui et ses deux fils, qui ont attrapé sa passion, n’ont eu que 10 % de leur clientèle habituelle la saison dernière. Ce matin-là, une seule cliente vient bousculer la monotonie ambiante. « On a quasiment personne mais on est là quand même. On ferme l’après-midi, c’est pas la peine. On est dégoûtés ». Il ne comprend pas pourquoi le gouvernement n’a pas prévu de dispositif particulier pour les commerces dits « essentiels » ouverts à l’année et privés de clientèle pendant trois semaines en zone touristique. La rue est déserte. Aucun autre commerce ouvert. En face, le magasin de fruits et légumes, fermé : il a déménagé, « à vendre ». Juste à côté, Lætitia prépare les Trésors de la mer, où l’on pourra acheter coquillages ou poisson frais… et manger pour pas cher en s’attablant dans la rue, à la bonne franquette. « On se languit », souffle-t-elle tout en briquant les casiers qui accueilleront les produits de la pêche.

Le port, d’ordinaire très fréquenté à cette période, n’échappe pas à l’impact du confinement. Le poissonnier situé devant le casino flambant neuf (et fermé) est là depuis vingt-deux ans. Il soupire : « Ils auraient dû laisser le couvre-feu à 18 heures, on s’ennuierait moins longtemps ». Même remarque à la supérette Spar : « Personne, c’est la cata, jamais vu ça. Et en plus ils viennent tous à 18 h 55. Les journées sont interminables, pour rien ou presque ». Diagnostic similaire au petit Carrefour : « Au moins, on n’a pas de problème pour faire respecter la distanciation sociale, faut positiver », plaisante un jeune caissier.

Non loin de là, sur l’Île des loisirs, c’est la désolation. Aucun signe de vie sur les 13.000 mètres carrés voués aux divertissements pour petits et grands. Les deux discothèques mitoyennes, l’Amnesia et le Bora, ont été privées de saison 2020. La première a donné rendez-vous aux fêtards en juin, la deuxième recrute. Leur fermeture l’été dernier a misun frein à l’activité de tous les lieux de fête alentour. Planté juste en face, le Luna Park, portes closes, annonce sur son site qu’il informera de sa date d’ouverture. L’année dernière, il n’a commencé à faire tourner ses manèges que le 26 juin et les a arrêtés début septembre en raison de l’incendie de l’un d’entre eux.

La planète naturiste aussi s’est transformée en ville fantôme. Aujourd’hui réputée paradis du libertinage, elle sort d’ordinaire de sa léthargie avec les vacances de printemps, pour accueillir en août jusqu’à 45.000 vacanciers. Les propriétaires de résidences secondaires, dont beaucoup d’étrangers, ne se sont pas déplacés. Le « natu » offre un visage inédit, presque lunaire. Rideau de fer baissé sur tous les commerces, bars d’ambiance, restaurants, qui foisonnent. Deux trois voitures circulent, et autant de piétons. Pour se promener au cœur du néant quand on n’est pas résident, il faut tout de même payer 20 euros et montrer patte blanche en fournissant une pièce d’identité.

Héliopolis, sorte fer à cheval géant de quatre étages au bord du littoral, a les yeux fermés. De rares appartements ont l’air occupés, presque tous ont les volets clos. Idem du côté de Port Ambonne, où rien ne bouge. Port Nature aussi est déserté. Flanqué d’une barre de pole-dance et d’un panneau interdisant de l’approcher, le « parking à soumis » d’un lieu de fête endormi au pied de l’entrée Colline 8 semble à l’abandon. Sous le ciel bleu vif, tout est gris. Aucune trace de vie ou presque. Sauf au Centre naturiste René Oltra, le petit camping devenu gigantesque, créé en 1950 par les deux vignerons fondateurs du village naturiste. Les mobil-homes sont habillés de couleurs vives. Quelques voitures se croisent à la barrière d’entrée. C’est la seule animation à la ronde.

L’été dernier, les principaux établissements du camp natu ont fermé les uns après les autres en raison des cas positifs, avant que la découverte d’un cluster entraîne des mesures drastiques et une fin de saison prématurée. On ignore comment la menace sanitaire, largement négligée en 2020, va être prise en compte cette année : distance et gestes barrières sont particulièrement incompatibles avec les plaisirs libertins. « On attend que Macron parle », glisse un quidam affairé à bricoler dans son bar.

« Textiles » ou « Natu », ici ou ailleurs, on est suspendu aux lèvres du Président et pas convaincu que le coronavirus soit moins pénible au soleil quand tout le reste du pays est figé. À 40 minutes de route de là, Emmanuel Macron est venu parler sécurité. « C’est bon, on n’est pas dupes, il est déjà en campagne. S’il avait bouclé tout le monde fin janvier, on n’en serait pas là, il aurait dû écouter les toubibs », assène un épicier qui s’apprête à faire rôtir des poulets par 40 degrès à l’ombre pour la quatrième saison. Il a ouvert pour tester. Une journée a suffi. Rares sont les commerçants de ce bout de littoral qui ne partagent pas son point de vue. Et ils ne comptent pas perdre la mémoire d’ici à 2022. Dans l’immédiat, eux aussi aimeraient que les Français voient du bleu partout, et vite. Celui de la Méditerranée.

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