Clint Eastwood / Photo MGN Online - Sam Jones / Creative Commons
Clint Eastwood / Photo MGN Online - Sam Jones / Creative Commons

En pleine révolte nationale, alors que les États-Unis subissent une explosion de colère contre le racisme policier qui fait des dizaines de morts noirs chaque année du simple fait de la couleur de peau, un homme, que dis-je, une icône, a fêté ses 90 ans ce 31 mai : Clint Eastwood.

L’acteur a été des plus décriés par les progressistes des années 1970 pour son personnage de l’inspecteur Harry Callahan dans la série de films éponyme. L’on y a vu, à l’époque, les ferments du fascisme, de la justice expéditive d’un homme à la fois policier, juge et bourreau… la quintessence des régimes les moins fréquentables. « Avec Don Siegel, nous ne voulions pas faire de politique, juste de bons films policiers » répond-il en 2012″ (Les Inrockuptibles, n°841, 2012). Fermez le ban. Il est aujourd’hui adulé et peu oseront dire qu’il n’est pas déjà dans la légende.

L’on ne reviendra pas sur la collaboration avec Sergio Leone qui accoucha d’une revisite somptueuse du Western où l’homme taiseux au pancho incarnait un bon quelque peu cynique, froid et calculateur, attentif au monde pour saisir sa chance. Si l’image de l’homme sans nom demeure rémanente dans toute l’œuvre d’Eastwood, ce n’est pas seulement parce qu’il s’agit de chefs d’oeuvre, c’est aussi parce que ce physique d’un mètre quatre-vingt-treize traverse la fin du XXe siècle avec la nonchalance qui est l’exacte antithèse de l’esprit eastwoodien au regard social acéré, soucieux de toujours montré la grandeur de l’individu qu’il met devant toute chose. Vouté, il débute le XXIe siècle dans une œuvre plus posée, réfléchie, mais les fondamentaux sont depuis longtemps posés.

Il est toujours délicat de réduire un acteur ou un metteur en scène  à ses rôles et à ses films. Il est néanmoins possible de dresser le portrait politique dessiné par l’œuvre d’Eastwood d’une Amérique dont il finit par incarner la culture libertaire plus qu’aucun de ses prédécesseurs. Le Walt Kowalsky du merveilleux Gran Torino viendra fermer la boucle du justicier solitaire. Le raciste polonais du début du film se converti à l’assistance de ses voisins Hmong, gens de peu, persécutés dans leurs pays et qui viennent trouver refuge dans une Amérique qui persiste à demeurer le pôle d’attraction des rêves. Kowalsky n’en a plus de rêve, mais il finit par soutenir ceux des autres. Loin de Harry ? Peut-être pas tant que cela. On pense au Harry de la réplique « Go ahead, make my day » (allez vas-y, fais moi plaisir), le flingue braqué sur le délinquant rattrapé et à terre; on pense à cette réplique qui sera celle de Ronald Reagan dans son combat contre les démocrates en 1985… -. mais on oublie que Harry Callahan est aussi amené à traquer une bande de policiers justiciers meurtriers… Et c’est une constante : l’œuvre d’Eastwood marque la nécessité de toujours se défier des autorités. « Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument » disait Lord Acton, chantre anglais du couple liberté / responsabilité. Par essence, le pouvoir est dangereux. C’est la leçon des Pleins pouvoirs qui met en scène un voleur témoin du meurtre par le président américain de sa maitresse, dont les services secrets vont tout faire pour cacher la vérité. Cette tension à l’égard du pouvoir qu’il faut sans cesse tempérer est permanente, notamment dans le biopic consacré à J. Edgar Hoover, immuable patron du FBI qui a survécu à 8 présidents des Etats unis, et qui était en fait plus puissant qu’eux…. 

Ode à l’indépendance, et ode au travail. Les deux termes de la pensée politique du maître sont simples et résument son rapport au monde en réalité pétri de complexité. S’il a créé Malpaso, sa maison de production, dès 1967, ce n’est pas pour rien, c’est pour se libérer des contraintes du système des studios qui phagocytent les créateurs au nom des bénéfices qui, seuls, les intéressent.            

Libertaire, Eastwood semble éloigné de la religion dans ce pays où l’on jure sur le Bible au tribunal comme durant la cérémonie d’investiture. Si l’Amérique croit en dieu, ses films passent ce sujet sous silence. Même lorsqu’il incarne un prêtre, c’est un prêtre plus proche de ses ouailles que de Dieu. Le message est toujours l’émancipation de la communauté contre les forces qui voudraient la soumettre. En ce sens, le libertarien Eastwood incarne l’esprit pionnier plus que tout autre : aide-toi et le ciel t’aidera. 

Musicien de jazz, il a livré deux merveilles sur l’histoire musicale de son pays. Honkytonk Man d’abord, balade blues dans l’Amérique rurale en crise des années 30 – celle des photos de Dorothea Lange – d’un musicien tuberculeux qui poursuit ses rêves accompagné d’un enfant (joué par Kyle, le fils de Clint, qui est aujourd’hui l’un des grands bassistes de Jazz dans le monde et qui fait les musiques pour son père). Et que dire de Bird,  plus crépusculaire encore, avec un Forest Whitaker sublimissime ! Que dire de ce crépuscule qui hante les lumières eastwoodiennes, qui ici transfigure l’admiration pour le génie de Charlie Parker et ailleurs marque la complexité des choses. La musique, dans ces deux œuvres, c’est la liberté, l’espace de création sans limite, la passion et le risque. Elle incarne le tréfonds de l’Amérique parce qu’elle porte le combat de l’émancipation des hommes pauvres, blancs mais aussi noirs contre les préjugés.   

Les préjugés, d’ailleurs, l’artiste s’en défie. Il n’a de cesse de penser l’individu pour ce qu’il est et non pour ce qu’il paraît être. L’humanité est sombre, elle comporte son lot de saloperies mais chacun peut trouver sa lumière. Dans sa filmographie, un film lui tient particulièrement à cœur : Bronco Billy. Histoire d’un chef de troupe, d’un petit cirque qui travers l’Amérique pour amuser les enfants avec des riens, des bouts de ficelles, un chapiteau qui tombe en ruine… Billy Mac Coy a fait 7 ans de prison pour tentative de meurtre… « Ça valait la peine. Là-bas j’ai connu des gens très bien vous savez… » dit-il  avant de répondre à la question « qui êtes-vous vraiment ? » « Je suis l’homme que je veux être ». Tout y est. Il restera remonter le chapiteau emporté par un incendie avec des drapeaux américains. Le message est clair : la grandeur du pays tient dans ses modestes citoyens, pas dans les puissants.  

À l’heure des émeutes contre les crimes racistes de la police américaine, on pense évidemment à Franck, ce noir du film « Jugé coupable » dans l’attente de son exécution dans un couloir de la mort de San Quentin; innocent mais coupable d’avoir été noir et donc victime d’une enquête bâclée avec deux témoins blancs… Ce film n’est pas une réflexion sur l’irréversibilité de la peine de mort, mais toujours la suite d’une lutte pour la dignité, qui passe par la reconnaissance de l’égalité et la liberté. C’est ce qui se passe en ce moment dans les rues dévastées de nombreuses villes aux USA. 

À 90 ans, le vieil Eastwood continue de tracer ce chemin. Combien sont libres comme lui aujourd’hui ?  

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