Emmanuel Macron le 8 mai 2020 sur les Champs-Elysées - Capture TV.

Au vu des résultats électoraux de ce dimanche, et des débats sans fin sur leur interprétation, on imagine que le Président doit être bien en peine de décider de l’orientation à donner à la fin de son quinquennat à l’heure qu’il est… (si toutefois il cherche à répondre aux demandes des citoyens, bien sûr)

Il est d’usage de dénoncer la démocratie des sondages, la dictature de l’émotion, les revirements qui n’ont d’autre fondement que l’évolution des vents dominants et de l’air du temps.

Et il est bien vrai que trop souvent, on peut déplorer des politiques à courte vue. Des leaders qui n’anticipent pas, et se retrouvent par conséquent à rejouer la dernière guerre plutôt qu’à anticiper la prochaine. D’ailleurs, pendant que nous nous écharpons sur le comptage des masques, et nous préparons (on l’espère, du moins, en cas de seconde vague) à stocker des respirateurs et des masques en pagaille, sans doute une nouvelle épidémie ou menace quelconque couve-t-elle quelque part, contre laquelle ni les masques ni les respirateurs ne nous seront d’aucune utilité. Nassim Nicholas Taleb décrit très bien ce travers – qui est humain, pas spécialement Français – que nous avons à ne jamais imaginer que ce à quoi nous devons nous préparer relève souvent de l’impensable. Les marchés financiers l’ont sans doute trop compris, puisqu’ils ont sombré dans l’excès inverse… Pour citer une boutade du prix Nobel d’économie Paul Samuelson: « les marchés financiers ont prévu neuf des cinq dernières récessions ».

L’excès d’anticipation peut-être aussi nuisible que le défaut d’anticipation…

Gouverner, c’est prévoir, mais quand rien n’est prévisible, peut-on encore gouverner ? Vaste question.

Quoi qu’il en soit, en matière d’art de gouverner, on dit souvent qu’il faudrait se détacher de la lecture quotidienne que nous offrent les sondages des humeurs changeantes et volatiles des Français. C’est bien souvent vrai.

Néanmoins, à la lecture des résultats de ce second tour des municipales, on peut s’interroger sur l’utilité des sondages. Imaginons un instant que ces derniers n’existent pas. Que nous devions, pour « piloter » la Nation et saisir les aspirations citoyennes, nous reposer entièrement sur les institutions démocratiques prévues à cet effet. En théorie, les partis politiques, syndicats et associations capteraient les aspirations et colères citoyennes, les exprimeraient au Parlement, ou en interpelant le gouvernement, puis ce dernier ajusterait son action. Et à chaque échéance électorale, nous aurions un tableau global des rapports de force, nous saurions quelle est la part d’aspirations à la justice sociale, à l’ordre, combien de pro-européens, de souverainistes, etc etc.

Ça, c’est pour la théorie. Mais en réalité, ces institutions fonctionnent de moins en moins bien.

Les partis sont exsangues, et ne captent plus que quelques dizaines de milliers de citoyens, pour les plus solides d’entre eux.

Les syndicats ont une base militante plus large, mais ne représentent qu’une minorité de salariés.

Et quant aux élections, elles livrent un tableau terriblement déformé par l’ampleur de l’abstention. Une abstention qui grandit dans toutes les démocraties occidentales.

Et l’on voit donc bien, ici, que la plupart des relais prévus pour transformer les désirs et les colères des Français en décisions collectives sont en train de s’épuiser.

Le constat n’a rien de neuf, mais il s’aggrave, et l’on dit trop peu ce qu’il signifie en termes de gouvernance. Comment gouverner un pays que l’on ne comprend pas ?

Et c’est là que – par goût de la provocation, mais pas uniquement – nous pourrions nous féliciter que les sondages viennent nous éclairer. Imparfaitement, sans aucun doute. Après tout, les sondages montraient bien la montée de la colère sociale depuis 2017, mais n’ont pas permis de prévenir l’éruption sociale que furent les Gilets Jaunes. De même, le malaise grandissant d’une part de la population vis-à-vis des violences policières vient de loin, les études existantes en témoignaient… cela n’a pas empêché la rupture du mois de mai.

Il ne s’agit donc pas ici de lancer des fleurs à la démocratie de l’émotion. Ni de louer la dictature du temps court, de l’urgence, sur le temps long. Mais tant que nous n’aurons pas trouvé les moyens de régénérer les institutions qui nous permettent de décider et d’agir ensemble, il faudra bien se contenter de la béquille que nous offrent les sondages d’opinion…

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