Manifestation Justice pour Adama, mardi 2 juin - Source Twitter

Comparer la mort de George Floyd à celle d’Amada Traoré ? « Une honte » répondent en chœur nombre de citoyens et d’internautes. Comparer les USA à la République française ? « Vous n’y pensez pas sérieusement ? » ajoutent commentateurs et politiques. Pourtant, dans les deux cas, il le faut. C’est à la fois légitime et absolument nécessaire.

Et c’est l’historien et spécialiste des Etats-Unis, Pap Ndiaye qui parle le mieux de cette absolue nécessité. « La comparaison est toujours légitime. Elle n’a pas pour but de conclure que ce serait la même chose » a répondu l’historien à une question sur ces comparaison France-USA.
« La comparaison a pour objectif de comprendre le grain fin des différences, je regrette que les autorités françaises se raidissent dans un refus de comparer, et d’envisager des pistes d’amélioration » a ajouté Pap Ndiaye.

Cette comparaison aurait l’immense mérite d’ouvrir enfin des débats absolument nécessaires et d’en tirer des conséquences pratiques urgentes. Oui, il faut ouvrir le débat des violences policières et comme celui d’une certaine « culture » du racisme qui imprègne nos forces de l’ordre.

Il faut sortir du déni, comme l’évoquait Françoise Degois dans nos colonnes et Pap Ndiaye ce matin sur France Inter. Vivre dans le déni, c’est non seulement se condamner à perpétuer une situation indigne de la promesse républicaine et c’est aussi nourrir un ressentiment dangereux. Nul ne devrait accepter de voir croitre le fossé qui sépare la police d’une partie de la population. Nul ne devrait se satisfaire qu’un slogan comme « personne n’aime la police » trouve un écho dans une partie de la jeunesse.

Affronter nos propres démons

Pour combler ces fossés, nous devons affronter nos propres démons. Et la comparaison France-USA peut et doit nous y aider. Observons quelques-uns de ces « grains fins » des différences et des similitudes.

Soyons d’abord fiers de la France et de la République. Fiers d’un pays de brassage et d’intégration où par exemple les mariages mixtes sont parmi les plus nombreux, plus d’un quart des mariages en France. Fiers d’une Nation qui très tôt a pu voir un petit-fils d’esclave, Gaston Monnerville, s’élever aux plus hautes fonctions, député, sénateur, près de 20 ans président du Sénat. Fier d’un pays qui a fait d’une femme arrivée en France à l’âge de 5 ans sans connaître un mot de Français, Najat Vallaud-Belkacem, une ministre de la République.

Ouvrons cependant les yeux sur les similitudes

Une de ces similitudes entre la France et les États-Unis tient dans l’héritage mauvais de l’Histoire. Histoire de l’esclavage aux USA, histoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie pour la France.
Malheureusement, la police de la République reste gangrénée par un racisme issu de la colonisation et plus encore de la guerre d’Algérie. Pendant ces « évènements », la police a subi de lourdes pertes du fait des attaques du FLN en métropole, mais de nombreux éléments des forces de l’ordre ont commis des exactions de sinistre mémoire. Malgré les années, ce racisme se transmet de génération en génération de policiers, au point d’être devenu quasiment un « culture d’entreprise » de la maison Police.

Ce racisme colonial, souterrain et invisible pour beaucoup, nous l’avons vu resurgir à la faveur d’une vidéo et d’un mot oublié de toutes et tous : bicot.
Comme le rappelle Charlie Hebdo dans son enquête « Racisme : Mais que fait la Police », ce mot tombé dans les oubliettes de l’histoire, les « poubelles de l’histoire coloniale » écrit Charlie est ressorti dans la bouche d’un policier filmé fin avril à l’Ile-St-Denis, dans cette vidéo qui a fait scandale et où il se moque d’un jeune Égyptien en train de se noyer « un bicot comme ça, ça nage pas ».

Malheureusement l’utilisation de ce mot mais pas un fait isolé. Le reportage de Charlie Hebdo le montre. Des documents auxquels Mediapart et ARTE Radio ont eu accès et qui révèlent les échanges vocaux et messages racistes, antisémites, sexistes et homophobes d’un groupe de policiers de Rouen en atteste aussi. Comme l’enquête du Défenseur des Droits sur le fonctionnement du Commissariat du 12ème Arrondissement de Paris que Jacques Toubon de qualifie discriminations « systémiques ».

Alors, on nous objectera qu’il ne s’agit pas d’un racisme d’État. Ici comme aux Etats-Unis, ces comportements ne relèvent pas d’une politique délibérée, institutionnalisé. Mais pour les victimes quelle différence ? Le déni, parfois l’impunité et l’absence de combat sérieux et réel contre ce « racisme hérité » de la part des gouvernements successifs comme de la hiérarchie policière aboutit au même résultat, des violences et des « discriminations systémiques ». Et qui sont vécues et ressenties comme telles par les citoyens français noirs ou d’origine maghrébine.

L’autre similitude, cette épidémie de maladies préexistantes

La comparaison des « grains fins » fait apparaitre une autre similitude. Chaque décès lié à une arrestation ou une violence policière fait apparaitre ce que les américains appellent des « pre-existing conditions », un état de santé qui serait évidemment la cause de la mort et qui vient bien opportunément dédouaner les forces de l’ordre de toute responsabilité. Contre toute l’évidence des multiples images de la mort de George Floyd à Minneapolis, une agonie de 9 minutes pendant lesquelles le policier a sciemment étouffé sa victime, les procureurs américains ont commencé par pointer ces maladies préexistantes. C’est la même justification qui est avancée dans l’instruction sur la mort d’Adama Traoré. Les 3 gendarmes qui ont procédé à l’arrestation du jeune homme reconnaissent avoir pesé ensemble de tout leur poids sur la poitrine de la victime. Mais la justice s’acharne à coup d’expertises judiciaires à démontrer que les raisons de la mort sont ailleurs.

Les plus anciens se souviendront des mots abjects de Robert Pandraud à la mort du jeune étudiant Malik Oussekine, tué en 1986 sous les coups d’un déchainement de violence de ses « policiers voltigeurs » : « Si j’avais un fils sous dialyse, je l’empêcherai de faire le con dans la nuit ».
Une déclaration qui avait jeté dans la rue des milliers de jeunes et de moins jeunes.

34 ans plus tard … et alors que plus de 20 000 personnes viennent de manifester pour Justice soit en rendue dans l’affaire Adama, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner promet de respecter la loi ! « Chaque faute, chaque excès, chaque mot, y compris des expressions racistes fera l’objet d’une enquête, d’une décision, d’une sanction ».

Quelle transgression direz-vous ! Mais c’en est déjà trop pour le syndicat de policiers Alliance, qui considère les propos du ministre comme une « menace » et le signe d’un « État qui lâche sa police ».

« Les syndicats de police qui justifient tout et couvrent tout ne rendent pas service à leurs adhérents ni surtout au corps des fonctionnaires de police » répond l’avocat Jean-Pierre Mignard qui avait défendu les familles de jeunes Ziad et Bouna. Et Maître Mignard d’ajouter « à quand un grand syndicat démocratique de la police » ?

Et nous dirons même plus « à quand un grand ministre de l’Intérieur » ? Un ministre et un gouvernement qui fassent honneur à la Police de la République et la débarrasse des restes fétides de l’Histoire.

Pour que demain comme en 2015, nous applaudissions les femmes et les hommes qui prennent l’uniforme pour défendre la République et nos libertés.


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