Dupont-Moretti : pas contre "avancer avec le RN" à l'Assemblée. Capture video.

Le spectacle de la Macronie en déroute a de quoi déconcerter tout républicain digne de ce nom. Les cadres et élus de la majorité présidentielle, désormais relative, adressent depuis dimanche des œillades ouvertes au RN avec lequel, finalement, on pourrait bien s’arranger. Tant pis pour les millions d’électeurs qui ont mis et remis en se pinçant le nez un bulletin Macron dans l’urne contre ce même RN. En prime, à entendre les suppôts de Macron qui digèrent mal la gifle , si le Rassemblement national a fait le plein de parlementaires, c’est la faute à la vilaine gauche unie de 2022. Cette blague. Alors que la consigne électorale donnée à bâbord a été claire pour la deuxième fois en trois mois, quand celle du camp macroniste s’est faite plus que confuse. À l’image de l’ancien ministre Blanquer, battu le 12 juin, qui a renvoyé Nupes et RN dos à dos. Quoiqu’il en soit, les électeurs sont libres.

Ce succès historique de l’extrême droite est en réalité l’épilogue prévisible de la stratégie d’un président de la République qui joue avec le feu depuis 2017. À sa décharge, il n’est pas le premier à s’être servi de la famille Le Pen et à l’avoir nourrie à des fins politiques. Celui qui a mis le ver dans le fruit, c’est François Mitterrand, en 1986. Avec l’instauration de la proportionnelle pour limiter la casse lors de législatives qui ont finalement abouti à l’arrivée de l’extrême droite dans le champ républicain, forte de l’élection de 35 députés. Elle n’en a jamais été exclue. Un vrai boulet pour la droite et la gauche. Pendant longtemps, le vote FN s’est caché, confidentiel. Il a fallu des années pour qu’il s’exprime au grand jour, jusqu’à s’épanouir puis s’inviter à l’Assemblée nationale, au suffrage universel cette fois-ci. Passant de huit députés en 2017 à 89 en 2022.

Une évolution d’abord favorisée par la banalisation puis l’adoption progressives de la rhétorique du FN. Nicolas Sarkozy, en fin de règne, coaché à l’Élysée par un intellectuel issu de la droite extrême la plus rance, a été l’un des artisans de ce phénomène. De son côté, Marine Le Pen a compris qu’il fallait une vitrine plus lisse à son parti, avec une feuille de route plus sociale. La « dédiabolisation », avec changement de nom, était enclenchée, au grand dam des éléments radicaux du Front National : racistes et fascistes ont été sommés de se faire discrets. L’épouvantail s’est peu à peu habillé en mouvement ordinaire. Jusqu’à apparaître plutôt modéré en 2022, face à un Zemmour en roue libre à droite de l’extrême droite et que l’info en continu a fait mousser en boucle pendant des mois. Sans mention de toxicité.

Emmanuel Macron n’aurait jamais accédé à la fonction suprême sans la complicité tacite de cet ennemi RN qu’il s’est choisi pour gagner à tous les coups, grâce au front républicain garant d’un plafond de verre que l’extrême droite, même métamorphosée, était supposée ne jamais percer. « Moi ou le chaos ». Le subterfuge a fonctionné lors des deux scrutins de 2017, qui ont porté le quadragénaire au pouvoir et lui ont offert une majorité confortable au Palais Bourbon. Cette stratégie a également fait mouche lors des Européennes de 2019. Moins à la présidentielle de 2022. Le danger RN a tout de même été écarté, grâce aux électeurs de gauche qui ont, encore une fois, fait une croix sur leurs convictions pour barrer la route à Marine Le Pen. Macron réélu et ses fans absolus l’ont vite oublié.

Que s’est-il passé aux législatives ? D’abord, une abstention record, qu’on a un peu trop tendance à éluder. Pourtant, une moitié de la France est spectatrice passive du scénario inattendu engendré par ce scrutin. C’est beaucoup. Et c’est le signe d’une démocratie mal en point. Échaudés par son premier quinquennat et par les débuts catastrophiques du deuxième, les Français qui ont voté ont décidé de placer le Président sous contrôle. Le front républicain s’est transformé en front anti-Macron. Est-ce étonnant ? Non. Emmanuel Macron a refusé de répondre de son mandat chaotique. Il n’a accepté de débat qu’entre les deux tours et face à son ennemie préférée, Marine Le Pen, qui l’a plutôt épargné. Les électeurs, eux, lui font payer la facture. Pour son arrogance, récurrente, parfois grossière, pendant cinq ans. Pour ses « j’assume » hasardeux. Pour son manque de vista : il n’a vu venir ni les Gilets jaunes ; ni la pandémie ; ni la guerre ; ni les coups douteux de son garde du corps, Alexandre Benalla, en cheville avec un oligarque russe ; ni l’assassinat d’Yvan Colonna ; ni le boomerang RN. Pour sa surdité à l’égard des corps intermédiaires, dont les syndicats, auxquels la réforme de l’assurance-chômage a été imposée… par Élisabeth Borne. À ce rapide tableau non-exhaustif, on peut ajouter les affaires qui ont touché des membres du gouvernement et de la majorité présidentielle ou l’entourage du Président. Une quarantaine au total. Comme un symbole, celui qui avait promis l’exemplarité a reconduit un garde des Sceaux mis en examen. Il fallait oser.

Il est donc logique que les Français privent aujourd’hui le président de la République réélu de majorité. Histoire, aussi, de l’empêcher de mettre en œuvre un programme qu’il n’a pas jugé bon de détailler, tout en promettant une réforme des retraites impopulaire. Emmanuel Macron ne voulait pas que le « désordre français » s’ajoute au désordre mondial. Jupiter va être contraint de descendre de quelques étages pour travailler à cet objectif. Obligé d’entendre et d’écouter le Parlement, réduit à la fonction de chambre d’enregistrement depuis 2017. Loin d’être un cataclysme, le dénouement de cette longue phase électorale signifie avant tout qu’on ne badine pas avec la démocratie. Il est urgent que la Macronie l’intègre au lieu de continuer à faire le lit du diable, en préférant l’extrême droite à la gauche unie, seule porteuse d’un projet alternatif. Si le Président veut que les partis républicains, au nom de l’intérêt supérieur du pays, lui sauvent la mise via une union nationale pour l’heure improbable, il devra donner des gages de sa capacité au compromis. Ça aussi, ce serait inédit.


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