Plage et tempête - Photo ©️ Daniel Perron

Il en est ainsi pour chaque période troublée de notre histoire. Elles servent de révélateur de la nature humaine.  Comme en chambre noire, les plus belles lumières comme le grain le plus sombre jaillissent sur le papier photographique de la crise. Le « grand confinement » est de ces crises révélatrices. Ainsi depuis quelques semaines, la crise sanitaire et économique éclaire d’un jour très cru, très contrasté le patronat français, comme on disait dans les années 70.

Des entreprises vertueuses

La plus belle des lumières a souvent jailli des entreprises les plus touchées par le confinement et en premier lieu, les restaurants. Alors que nombre d’entre eux ne savent pas s’ils survivront à la fermeture prolongée qui leur est imposée, des restaurateurs partout en France,  se sont engagés pour fournir en bons petits plats un personnel hospitalier sous tension et qui dans la tourmente covid-19 avait bien besoin de ce réconfort. L’action la plus visible est baptisée «les chefs avec les soignants». Mais ce sont des centaines de restaurateurs partout en France qui ont donné de leur temps et de leur savoir-faire pour aider un personnel soignant au front.

L’autre très belle lumière nous vient d’un secteur que l’on n’imaginait pas aussi vertueux, le luxe. Alors que les boutiques d’aéroport sont fermées, que la manne touristique s’est totalement asséchée, le secteur du luxe est sinistré, parmi les plus touchés par cet arrêt brutal de la circulation des personnes. Pourtant c’est une entreprise française du luxe qui apparaît comme l’un des plus vertueuses de ce grand confinement, l’une des plus soucieuses de ses salariés, de ses concitoyens et clients. Il s’agit de la maison Hermès. Entreprise qui maintient un haut niveau d’emploi artisanal en France, Hermès a fait le choix responsable de maintenir à 100% le salaire des ses employés et ouvriers en chômage partiel pendant ce grand confinement. Hermès comme Chanel dans le secteur s’engage à ne pas solliciter d’aides publiques. Comme d’autres acteurs du luxe, Hermès a reconverti d’urgence ses usines de parfum dans la production de gel hydroalcoolique. Le site Hermès Parfum du Vaudreuil a ainsi produit et offert plus de 30 tonnes de solution hydroalcoolique. Mais Hermès est allé plus loin en faisant un don de 20 millions d’euros à l’AP-HP, l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris. Très implantée en Seine-Saint-Denis, Hermès se montre ainsi comme une entreprise solidaire de son territoire. Ce don, jugé exceptionnel par l’AP-HP, permettra de mieux équiper les hôpitaux de Seine-Saint-Denis particulièrement sollicités dans la lutte contre l’épidémie de COVID-19 et de financer en plus grand nombre la promotion professionnelle d’aides-soignants et la formation d’étudiants au diplôme d’État d’infirmier.

Voracité financière et prédation de la collectivité

Étrangement, c’est dans le camp des entreprises les moins touchées par la crise et les mieux placées pour en profiter que l’on constate les attitudes les plus veules. Ainsi France Inter révélait début avril le comportement de profiteur de guerre de l’opérateur télécom SFR. Outil essentiel s’il en est un en cette période de confinement, les réseaux mobiles et internet sont l’exemple même des activités économiques indispensables à la continuité de nos vies intimes et publiques. Ainsi, même si les boutiques sont fermées, Orange, SFR, Bouygues Télécom et Free continuent de percevoir les abonnements de leurs clients individuels comme entreprises. Les bénéfices des opérateurs ne vont donc être que très peu impactés par cette crise du coronavirus. Voilà qui n’a pas empêché SFR le groupe de Patrick Drahi de mettre plus de la moitié de ses effectifs, soit 5000 personnes au chômage partiel tout en refusant de compenser la perte de 16% de leur salaire. Des salariés dont beaucoup sont en position et sont habitués au télétravail. Cette décision a donc été accueillie avec « violence et effarement » par les représentants du personnel. Et une attitude qui contraste avec celles des concurrents d’SFR. Ainsi Orange et Free assument eux-mêmes et sans faire appel à la collectivité les salaires de leurs collaborateurs y compris ceux dans l’impossibilité de travailler. Et Bouygues Télécom compense intégralement le salaire de 20% de ses employés au chômage partiel.

L’attitude de SFR a effectivement de quoi révolter les syndicats et grand nombre des salariés de l’entreprise. Cités par France Inter, la CFDT regrette « l’effet d’aubaine » quand la CGT par la voix de Sylvie Fondacci accuse SFR de faire : « des économies sur la masse salariale en les faisant supporter par la collectivité, la solidarité nationale ».  Ces « économies » vont directement contribuer aux bénéfices d’SFR comme le prédit un analyste financier cité par Le Monde. Au prix d’un comportement prédateur qui ruine la confiance des salariés dans leur entreprise. Ainsi un salarié nous confit « son dégout et sa déception » devant cette cupidité poussée à l’extrême, au mépris de ceux qui jour après jour font grandir l’entreprise.

 Patrick Drahi, propriétaire d’SFR via le groupe Altice n’est pas le seul à faire preuve de voracité financière au mépris de l’humain. Une autre figure de ce nouveau capitalisme a émergé en profiteur de guerre. Il s’agit de Jeff Bezos, fondateur et principal actionnaire d’Amazon. Si la culture d’entreprise Amazon fait la part belle à l’« obsession du client » qui doit toujours être satisfait, elle n’est nettement moins concernée par ses salariés et notamment ceux qui en bas de l’échelle sociale font tourner les entrepôts géants du colosse américain. Et la culture Amazon se construit jour après jour dans une relation particulièrement hostile et tendue vis-à-vis des syndicats qui représentent ses salariés. Ainsi en France, il aura fallu que la Justice rappelle Amazon à ses responsabilités vis-à-vis de ces derniers. Pour les juges, la filiale française d’Amazon « a méconnu son obligation de sécurité et de prévention de la santé des salariés, ce qui constitue un trouble manifestement illicite ». Le jugement du 14 avril, confirmé en appel le 24 avril, a amené Amazon à fermer ses entrepôts pour se protéger de la menace d’« une pénalité pouvant atteindre plus d’un milliard d’euros par semaine » selon l’entreprise. Qu’à cela ne tienne l’entreprise, le business continue et Amazon s’appuie sur son réseau européen pour continuer à livrer ses clients.
Aux Etats-Unis, l’entreprise n’est pas en reste. Alors que l’épidémie se répand, Amazon, dans un sommet de pingrerie,
exige pour payer un congé maladie de 15 jours un test Covid positif ou une décision de quarantaine des autorités. Et si Amazon a augmenté le salaire minimum de ses employés pour le porter à 15 dollars, la militante antitrust Stacy Mitchell, estime qu’Amazon a agi ainsi en raison du plein-emploi aux USA, puis pour réduire un absentéisme galopant qui atteignait 30 % de ses ouvriers, inquiets de la pandémie. Qu’importe puisque que Jeff Bezos engrange inexorablement les milliards. La première fortune mondiale a vu sa « pelote » croitre de plus de 40% depuis les plus bas du 12 mars dernier. Bénéfice collatéral de cette crise majeure qui frappe l’Humanité.

Le MEDEF profiteur de la crise

Malheureusement cette voracité financière ne se limite pas à quelques milliardaires partis en roue libre. En France, le grand patronat français représenté par le MEDEF est à la manœuvre pour profiter de la crise sanitaire. Ce patronat qui n’a que pour seule boussole, l’argent, s’est donné pour objectif revenir sur les droits sociaux de salariés qui font sa fortune. Et voilà qu’au moment où des millions de salariés et d’indépendants s’inquiètent pour leur avenir et leur santé quand ils n’ont pas vu leurs ressources fondre, l’Institut Montaigne parti en éclaireur pour tenter d’« assouplir quelques verrous juridiques persistants » et pour accroitre le « temps de travail sans pour autant que la rémunération supplémentaire correspondante ne soit versée immédiatement par les entreprises ». Que ces choses sont dites joliment …

Et las, on est consterné de voir qu’un patron social et visionnaire s’il en est, Emmanuel Faber se joindre à ce qui ressemble fort à une offensive patronale. Dans Les Echos, le patron de Danone alerte sur le risque de crise sociale. Emmanuel Faber explique tout simplement que la crise va « abîmer des acquis sociaux ».  « Il va falloir faire des arbitrages sur les flexibilités dont l’économie aura besoin » prévient-il. Revoilà l’éternelle rengaine de la flexibilité qui pour le commun des mortels signifie précarité et pauvreté.

Mobiliser les salariés de ce pays en annonçant du sang et des larmes, de la précarité et plus de pauvreté, profiter de la peur du coronavirus et de la crise économique pour tenter miner les « acquis sociaux », on a connu au sortir des crises majeures de notre histoire des attitudes plus intelligentes, plus solidaires et plus visionnaires.

Partagez cet article :

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin

Nos dernières publications :

Cet article a 1 commentaire

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.