Photos ©️ Nathalie Kasselis

Aujourd’hui, c’est Nathalie Kasselis qui nous envoie les images et les émotions de son confinement. Elle est franco-américaine, née à Toulouse mais elle vit aussi États Unis depuis 35 ans. Docteur en littérature espagnole, elle enseigne à la Central Université de l’État de Washington, sur la Côte Ouest, dans la petite ville de Ellensburg, qui, comme beaucoup de villes américaines, vit autour de son université. Confinée depuis 5 semaines et au minimum jusqu’au 31 Mai, elle fait partie des américains qui acceptent largement ces mesures.

Cultiver notre jardin
Mes deux fils et moi colorions une carte du monde sur la table de la salle à manger afin de terminer un projet scolaire de mon fils Andrew. Au fur et à mesure que nous posons nos crayons de couleur sur les différents pays, nous évoquons tristement le sort de ceux qui ont été le plus gravement touchés par le coronavirus : la Chine, l’Italie, l’Espagne, la France, entre autres, et bien sûr, les États Unis où nous habitons. Ellensburg est le nom de la petite ville universitaire de 12000 habitants où nous résidons et où je suis professeur universitaire d’espagnol. Dès la mi-mars, toutes les écoles de la ville ont été informées qu’elles devaient passer au télé enseignement, et la vie académique a repris son cours, virtuellement. Mon fils Andrew pratique même son violon avec le reste de l’orchestre de son lycée, virtuellement. Mon fils Nathan se familiarise avec les subtilités du monde du business, virtuellement. Et moi, j’enseigne mes deux cours de traduction médicale et légale, virtuellement.

Virtuel, synonyme de ce qui est en puissance, sans effet actuel, aussi synonyme d’absence d’existence. Et ce manque d’existence va durer encore longtemps dans l’état de Washington où nous habitons. Notre gouverneur va opérer par phases de déconfinement : d’abord ce sont les parcs publics qui sont à nouveau ouverts au public, ainsi que les terrains de golf et les activités en plein air qui peuvent se réaliser uniquement avec les membres de la famille. La phase 2 qui ne débutera qu’en juin, permettra aux restaurants d’opérer à 50% de leur capacité. Les salons de coiffure rouvriront, permettant aux Ellensbourgeois de retrouver leur fausse couleur de cheveux et une coiffure ordonnée. Ainsi de suite. Chaque phase débutera sous la seule condition que les résultats de la phase précédente aient été concluants. Donc, pas de cours dans les écoles jusqu’à l’automne, dans le meilleur des cas. Si le comté de Kittitas se trouvait en France, il serait vert, car nous avons très peu de cas. Le gouverneur Inslee préconise une pratique du test répandue á tous, et tant que cela ne sera pas possible, il reste prudent …

En écrivant ces quelques lignes, j’essaie de me rappeler quand fut la dernière fois que mes deux fils et moi avons pris le temps de colorier ensemble. Certainement quand ils avaient 4, 5 ou 6 ans peut être ? Pendant que nous colorions, nous avons aussi écouté de la musique. Je leur ai fait écouter des chansons sur lesquelles je dansais dans les années 80 et ils m’ont fait écouter des chanteurs de leur génération, du rap, bien sûr ! Moment précieux, sacré entre tous, ou nous avons partagé et ri ensemble. Donc, dans la petite maison, dans la petite ville ou nous habitons, le confinement, au-delà de la terreur que nous inspire les nouvelles mondiales journalières, c’est aussi prendre le temps de prendre le temps. Bien sûr nous sommes séparés des gens que l’on aime, de nos familles, de nos amis mais c’est bien là une occasion d’apprendre à mieux les aimer, á mieux les comprendre, dans le silence de l’absence. Et puis, mieux apprendre à nous connaitre nous-mêmes, pour que, une fois la présence rétablie, nous puissions mieux aimer et mieux vivre. C’est précisément ce que nous disait Voltaire dans sa célèbre œuvre. Candide aussi avait traversé beaucoup de drames humains durant son périple autour du monde, et son expérience avait mis son optimisme à rude épreuve. À son retour, il décida de cultiver son jardin, non dans un but narcissique et égoïste, mais au contraire, pour se donner les outils pragmatiques dont il aurait besoin pour créer un monde meilleur. Donc, l’isolement à Ellensburg c’est aussi ça : se retrouver soi-même pour pouvoir mieux retrouver et comprendre les autres.

Par Nathalie Kasselis.

Partagez cet article :

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin

Nos dernières publications :

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.