Énarque adulé tant de la haute administration que des hautes sphères économiques, Emmanuel Macron avait réussi la parfaite synthèse entre disruption et continuité, réassurance et aspiration à la radicalité. Il n’était « pas du sérail », puisque jamais élu et beaucoup plus jeune que la moyenne du personnel politique, mais il comprenait les angoisses d’un monde économique acquis aux thèses libérales et inquiet des emportements égalitaires d’un peuple prompt à balader les têtes de ses dirigeants au bout d’une pique.

Las, 3 ans plus tard, que reste-t-il de cet équilibre si fragile ? Pas grand-chose.

Impopulaire. Baladé par une haute administration dont il a semblé découvrir avec nous les failles et les travers, dans son discours du 13 avril. Paraissant déconnecté à de nombreux Français, lorsqu’il affirme que nous n’aurions jamais été en rupture de masques. Trop optimiste pour ceux qui partent travailler ou se terrent encore chez eux la peur au ventre. Trop inefficace pour ceux qui préfèreraient des tests et des masques sonnants et trébuchants à de grandes envolées lyriques. Bref, un Président normalisé.

Quand le système s’épuise, que le vote n’enthousiasme plus les foules, que le Parlement semble être une machine tournant à vide puisque rien d’essentiel ne s’y tranche plus, et que le gouvernement et le Président ne parviennent plus à fédérer, que faire pour ressusciter l’engouement démocratique ? Rétablir, sinon la confiance, du moins un semblant d’intérêt ? C’est bien l’impasse démocratique à laquelle nous sommes confrontés. Et la question majeure à laquelle chacun, citoyen, médias, ou responsables politiques, devraient chercher ensemble à répondre.

Mais pour le moment, il n’en est pas question. On continue à faire comme si tout fonctionnait parfaitement, alors que la crise du coronavirus vient précisément de nous démontrer que sans système efficace et inclusif pour débattre et décider, notre Nation se perdait comme un canard sans tête en gesticulations aussi vaines que désordonnées.

Le Président, lui, a semblé découvrir une voie de régénération : la perfusion de popularité. En allant chercher aux marges du « système » des figures qu’il cajole, écoute, respecte.

Il en est ainsi d’Eric Zemmour. L’homme qui a vendu plus de 500 000 exemplaires du « Suicide Français » sorti en 2014. Que l’on n’a jamais vu et entendu que lorsque les médias se sont mis à l’exclure. Qui taille des croupières à la concurrence chaque soir dans son émission sur C News. L’homme, aussi, condamné pour provocation à la haine raciale en 2019, pour avoir affirmé sur le plateau de « C à vous » en 2016 qu’il fallait donner aux musulmans « le choix entre l’islam et la France ». Selon lui, la France vivrait « depuis trente ans une invasion », et d’ajouter que, « dans d’innombrables banlieues françaises où de nombreuses jeunes filles sont voilées », se jouerait une « lutte pour islamiser un territoire », « un djihad ».

C’est ce même Eric Zemmour que le Président prend soin de cultiver, de loin, discrètement, mais en prenant soin de le faire savoir aux publics concernés. Dernier épisode en date : suite à une agression subie par le polémiste, Emmanuel Macron l’aurait appelé pour prendre de ses nouvelles. Et pas simplement 2 minutes, mais 45 ! Signe de respect légitime en démocratie, où les adversaires ne sont pas des ennemis, mais derrière lequel Zemmour lui-même devine les « arrières pensées politiques ».

Plus récemment, Philippe de Villiers a mis en scène ses échanges privés avec le Président de la République à propos de la réouverture prochaine du Puy du Fou, qu’il souhaite aussi rapide que possible mais que le Premier ministre aurait souhaité plus tardive. En octobre 2018, L’Obs nous annonçait que l’amitié improbable entre le Président de l’ouverture à l’europe et du progressisme et le chantre de la France enracinée était morte. Pas tant que cela visiblement, puisque l’on a appris par De Villiers lui-même qu’ils continuent à échanger, et que le Président serait personnellement intervenu pour permettre une réouverture rapide du Puy du Fou.

Nous pourrions ajouter à la liste l’écrivain Michel Houellebecq, cette autre figure que la France « progressiste » adore détester, ou encore Jean-Marie Bigard, qui révélait le 20 mai dernier avoir été appelé par le Président suite à un coup de gueule contre le gouvernement. Quoi de plus disruptif, étonnant, intriguant, que de voir cette figure populaire pour ses paroles vulgaires et insultantes, à l’opposé de l’intellectualisme un peu méprisant qui fait la marque du Président, dire dans un média « « Je ramène ma gueule, je chie sur le président et le président m’appelle pour me dire : « Vous avez raison », donc je trouve ça génial !« . 

Cette intuition présidentielle part d’un constat juste : à force de bannir, de disqualifier, de marginaliser des idées et des figures populaires, le débat politique s’est atrophié, et de moins en moins de citoyens jugent utile d’y participer.

Mais d’un constat juste, il tire une solution inadaptée. D’abord parce que le principe de la transfusion de popularité – si tant est qu’elle fonctionne – ne fera que conforter sa personne, et donc la personnalisation excessive du pouvoir dont notre démocratie se meurt. Ensuite, parce qu’il déroge au « en même temps », en allant systématiquement se régénérer auprès des figures appartenant au camp de la droite ou de l’extrême droite … La radicalité de gauche serait-elle moins fréquentable ? Moins populaire ? La formidable puissance des réseaux insoumis démontre pourtant qu’ils n’ont rien à envier aux figures de la droite hors les murs …

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