Tombeau de Colbert à l’Église St Eustache à Paris - Photo Guilhem Vellut - Creative Commons

L’affaire Colbert … c’est ainsi que l’on pourrait nommer les suites de la proposition de l’ancien Premier Ministre Jean-Marc Ayrault d’effacer Colbert de l’Assemblée nationale. Quand bien même le Président de la République Emmanuel Macron a fermé la porte dimanche soir 14 juin au déboulonnage des statues et a appelé à assumer l’entièreté de l’histoire, l’épisode mérite que l’on s’y arrête pour ce qu’il dit de ce qui se joue en ce moment des relations du politique à notre Histoire.

D’abord, rendons grâce à Jean-Marc Ayrault de l’ancienneté de son engagement. Sa sincérité dans le combat contre le racisme et la reconnaissance de la responsabilité de la France dans la traite négrière n’est pas discutable et l’on aimerait que l’ensemble des politiques français – dont certains l’ont vertement recadré – ait porté ce message comme lui. Maire de Nantes, ville majeure du commerce triangulaire avec Bordeaux – et Saint-Malo dans une moindre mesure (V. Alain Roman, Saint-Malo au temps des négriers, Paris, Karthala, 2003) -, il a su dire la réalité du rôle de sa ville dans la traite négrière et les richesses qu’elle en a tirées. Symbole de ce travail de mémoire et de reconnaissance, le mémorial de l’esclavage érigé sur le quai de la fosse à Nantes en 2012 marque un aboutissement de l’engagement personnel dès les années 1990 du maire de Nantes qu’il a été avant d’être Premier ministre puis, aujourd’hui, Président de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage. À ce titre, ce que l’on peut considérer comme une erreur critiquable mérite mieux que des petites phrases assassines du jeu politique de basse-cour.      

Ensuite, rappelons qu’Emmanuel Macron, avant d’être président de la République a qualifié la colonisation de véritable crime contre l’humanité, marquant de facto son engagement à regarder en face notre histoire. Il a été assez critiqué sur ce point pour qu’on reconnaisse la réalité de sa volonté. Sa réprobation ne souffre aucun doute et doit trouver matière à rebond dans un moment de crispation dont nous avons, nous Français, le secret.

Une fois cela posé, rappelons que ce débat politique autour de l’histoire n’est pas nouveau et que la France apparaît désormais coutumière de pugilats émotionnels agités sur le traitement de l’histoire. L’historien Marc Olivier Baruch y a consacré un ouvrage passionnant : « Des lois indignes ? Les historiens, la politique et le droit » (Tallandier, 2013) dans lequel il décrit les éléments qui ont fondé les prises de position sur la reconnaissance du génocide arménien, les suites de la loi Gayssot du 13 juillet 1990 (publiée au journal officiel et 14 juillet) qui fait de la contestation de l’existence des crimes contre l’humanité un délit, la loi Taubira du 21 mai 2001 reconnaissant l’esclavage et la traite négrière comme un crime contre l’humanité, la volonté vite abrogée du législateur de 2005 de faire enseigner les apports bénéfiques de la colonisation… sans oublier la première loi Pléven du 1er février 1972 relative à la lutte contre le racisme.

De ces débats, il ressort que s’il est aisé de reconnaître les crimes des autres – posture classique d’une France perçue à l’étranger comme éternelle donneuse de leçons -, les nôtres sont plus difficiles à admettre. Il a fallu attendre Jacques Chirac pour qu’un Président de la République reconnaisse la responsabilité de la France, et de sa police en particulier, dans la rafle du Vel d’hiv. Auparavant, François Mitterrand, acteur de la seconde guerre mondiale, refusait dans un entretien avec Jean-Pierre Elkkabach en 1994 (cité par M.-O. Baruch, p.73), de céder à ceux qui demandaient des excuses de la France pour les crimes de Vichy : « La France n’a pas d’excuses à donner, ni la République. A aucun moment je ne l’accepterai. Je considère que c’est une demande excessive, de gens qui ne sentent pas, profondément, ce que c’est que d’être Français, l’honneur d’être Français et l’honneur de l’histoire de France (…) Qu’est-ce que cela veut dire ? C’est l’entretien de la haine, Et ce n’est pas la haine qui doit gouverner la France ».  

Qu’un acteur de l’époque incriminée ait du mal à regarder l’histoire en face, qu’il biaise au nom de l’apaisement et de l’union nécessaire peut s’expliquer. Après tout, De Gaulle avait fait de même. Les magistrats de 1945 en poste au moment de la guerre – avaient tous prêté serment à Pétain (sauf 1) … Comment la justice aurait-elle fonctionné sans le voile jeté sur cette histoire immédiate ? C’est valable pour l’ensemble de l’appareil administratif et policier de la France qui comportait ses héros et ses salauds en son sein une fois l’épuration faite. Il faut savoir tourner les pages, oublier à défaut de pardonner.

La difficulté de faire face à l’histoire est plus difficile à expliquer pour des acteurs plus éloignés des faits. L’épisode désastreux de la loi du 25 février 2005 portant notamment l’obligation faite aux enseignants de souligner les bienfaits de la colonisation (article 4), reste comme une marque d’infamie pour une majorité parlementaire de l’époque manifestement soucieuse d’écrire une histoire plutôt que l’Histoire, soucieuse de dire aux historiens ce qu’il faut penser et dire en bon Français… 

Car enfin, c’est bien de vérité historique qu’il s’agit. Et cette vérité ne peut être analysée et jugée uniquement avec le regard inquisiteur d’une époque qui voudrait soutenir des faits qu’elle jugerait glorieux ou effacer tout ce qui ne lui plait pas, tout cela au motif de la supériorité de ses valeurs dont nous devrions pourtant admettre qu’elles ne sont que les nôtres pour un temps et dont nos descendants disposeront à leur guise. 

« Tout pouvoir est pouvoir de mise en récit (…) », expose l’historien Patrick Boucheron dans sa leçon inaugurale au Collège de France. Les historiens savent ce pouvoir des vainqueurs, qu’il faut toujours chercher à éclairer par-delà les mythes fabriqués. A ce titre, la bataille de la vision de l’histoire est bien une bataille politique aux sens premier car elle permet de créer le lien qui soutient l’édifice commun. Ainsi, édifier ou déboulonner, c’est imposer une vision au nom de sa propre histoire qui n’est pas forcément communément partagée. Les entrées et sorties du Panthéon des révolutionnaires devraient nous rappeler à cette donnée simple. 

Il n’y a donc pas d’histoire monolithique.

C’est tout l’enjeu sous-tendu par la proposition de Jean-Marc Ayrault. Avant d’ériger ou de déboulonner, encore faut-il poser la question de ce que l’on érige ou déboulonne. Et le cas Colbert est intéressant car il marque l’emprise de l’émotion symbolique sur ces questions.

Qui est Colbert en effet ? Le ministre principal de Louis XIV. L’homme sur lequel se repose le « Roi Soleil » et la splendeur de son règne. Colbert est un homme de son temps, il raisonne avec les pensées de son temps, l’héritage qu’il recueille et qu’il sert, et nul procès ne peut lui être fait sans anachronisme ou abus de la mémoire à cet égard. A-t-il fondé la traite ? Non. L’a-t-il combattu ? Pas plus, et c’est certainement une faute puisque les débats existaient depuis le XVIe siècle sur cette question par exemple avec la critique de La Conquista par Bartolome de Las Casas… L’a-t-il organisée, oui, mais finalement comme l’ensemble de la société politique de son époque à la place où il était. Comme organisateur de la marine de commerce il a permis au royaume de se hisser à la hauteur de ses concurrents portugais et anglais… Avec des armes similaires, il s’est glissé dans les atours de la lutte commerciale mondiale avec les instruments dont il disposait. Si nous devons en faire grief à la société entière, faire porter le fardeau à un seul homme serait une bêtise. 

Bien sûr, comme organisateur du Code noir, il a une éminente responsabilité dans les dispositions qu’il contient et qui sont promulguées 18 mois après sa mort. Il a ici œuvré à ce que nous percevons désormais, et justement, comme l’innommable, au fond comme il a agit en matière pénale ou forestière où son empreinte demeure vivace : en administrateur.   

A cet égard, il ne faut pas oublier la place fondamentale qu’il a eu dans la réorganisation du droit de la monarchie d’Ancien régime avec les mises en ordre du droit pénal ou du droit forestier par exemple, son action ayant amené notamment à la fameuse futaie Colbert en forêt de Tronçais (désormais réserve biologique intégrale avec des arbres qui peuvent s’écrouler de vieillesse en paix) mais en réalité au code forestier de 1827 qui se place dans les pas de l’ordonnance de 1669.  Son œuvre d’administrateur est d’abord celle-ci : la mise en ordre de l’Etat monarchique, sa rationalisation. C’est à ce titre qu’il apparait coupable à nos yeux contemporains d’avoir rationalisé, ordonné la traite négrière pour la sortir, à des fins d’efficience économique, de l’anarchie dans laquelle elle se situait alors sur le plan juridique.     

Effacer son image apparaît dès lors quelque peu exagéré. « Je suis hostile à ce que nous devenions un peuple sans image » répond pour sa part, avec sa sagesse coutumière, Mona Ozouf dans ce débat général (Emission C à vous, 12 juin). Dans son prolongement, nous pourrions dire que la tentation purificatrice qui semble ces jours-ci s’étendre pourrait bien nous condamner non seulement à n’avoir plus d’histoire, mais être à notre tour condamnés à n’avoir pas de futur dans la mémoire de nos descendants qui nous effaceraient de leur mémoire au nom de leurs valeurs. Qui nous dit que dans cinquante ans le législateur ne décidera pas que l’inaction de notre génération sur le réchauffement climatique est un crime contre l’humanité ? Il suffit d’observer les défilés de la jeunesse à ce sujet pour voir que déjà les mots sont écrits. Il faudra alors effacer les noms de nos dirigeants actuels…   

Tout se passe en fait comme si condamner l’Histoire sans nuance servait d’exutoire à notre incapacité de nous voir en face tels que nous sommes ici et maintenant. La France, de ce point de vue, a du mal à reconnaître ses fautes. Le Mardi 9 juin, sur la place de la République, un membre de la famille de Malik Oussékine criait sa douleur persistante que jamais sa famille n’avait reçu un mot d’excuse de la France. Nous sommes donc incapables d’assumer nos fautes, ou d’un mot de compassion, ce mot qui apaiserait et permettrait au moins à la famille de se reposer de l’injustice faite. C’est aussi cela que de faire Nation : c’est se donner les moyens de notre réunion non par la repentance mais par l’aveu de nos fautes et faiblesses, de notre responsabilité, sans occulter ce qui ne peut l’être.     

Si nous tranchions avec cette vigueur, il faudrait aller plus loin. Car enfin, pourquoi alors faire de Napoléon le héros national par excellence… lui qui a non seulement conquis l’Europe par la guerre mais aussi, remis en œuvre sous le Consulat le code noir aboli par la Convention… puis laissé la France à genoux. Puisque nous naviguons ici dans les eaux incertaines de la morale en histoire, n’est-ce pas un rien plus grave sur l’échelle de la culpabilité que de remettre en œuvre le code noir après la déclaration du 26 août 1789 pour un héritier de la Révolution que de faire ce texte 120 ans plus tôt dans un monde ignorant des droits de l’homme ? S’il fallait défenestrer de leur temple tous les personnages à la moralité et aux pratiques douteuses, nous ne lirions plus François Villon ni même Arthur Rimbaud qui n’a rien de l’ange poète adolescent que nous aimons imaginer… Nous pourrions même demander des comptes à Thomas More, le père de l’utopie, pour avoir servi Henry VIII avant d’y laisser la vie.  

Dans le contexte inflammable des jours présents, il faut raison garder. Il serait étrange d’effacer l’image d’un grand commis du monarque absolu qui, lui, a promulgué le Code noir, et de continuer dans le même temps de placer les institutions de la République dans les locaux grandioses de cette monarchie absolue qui faisait de ses palais les oriflammes de sa puissance. Faut-il le rappeler ? Le Congrès se réunit à Versailles, et Versailles est bien le lieu de la toute-puissance construite par Louis XIV dans laquelle Colbert officiait pour son Roi et où l’ordonnance de mars 1685 « Code noir, touchant la police des iles de l’Amérique » (c’est son titre) a été signée. La République a pris les palais du régime qu’elle a mis à terre. Le pouvoir sur scène d’aujourd’hui s’inscrit dans la continuité de celui de Louis XIV. Jusqu’où alors devrons-nous faire table rase ?

Statue de Colbert à l'Assemblée Nationale à Paris - Photo GeorgeMoga - Creative Commons
Statue de Colbert à l’Assemblée Nationale à Paris – Photo GeorgeMoga – Creative Commons

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