Voici le témoignage que nous confie Cécile, professeure des écoles en maternelle et en zone rouge, à la veille du déconfinement du 11 mai 2020.

Professeure en grande section de maternelle, confinée à Paris depuis 55 jours, je devrais sauter de joie à l’idée de retrouver mes petits élèves.  Mais hélas, je ne peux me réjouir de faire bientôt un simulacre d’école. D’ailleurs ma principale préoccupation en cette veille de reprise de l’école, c’est bien : « qu’est ce que je vais pouvoir faire faire à mes petits élèves ? ».

Même allégé, le « protocole sanitaire » réalisé par mon Ministère avec l’appui du Bureau Veritas est un enfer. Un cadre en absolue contradiction avec l’essence de l’école maternelle qui est destinée à apprendre en jouant, à socialiser les enfants par le jeu et l’apprentissage. Les enfants devront rester assis sur leur chaise et ne pourront accéder à aucun jeu collectif, ils devront avoir à disposition leur matériel propre, plus question de partager la moindre chose avec son copain … Je dois d’ailleurs, avant l’arrivée des élèves, ranger tous les Kapla, Légo, trains et autres livres qui sont à disposition des enfants dans la classe. Attention danger. Il faudrait les nettoyer un par un après chaque manipulation autant dire que c’est mission impossible. Les quelques ASEM présentes sur l’école se consacreront plusieurs fois par jour à la désinfection des toilettes, des poignées de portes… et auront une charge de  travail importante.

Ma grande inquiétude, c’est que cela soit psychologiquement très dur pour les enfants. Nous leur avons enseigné depuis le début de l’année à jouer et à travailler ensemble, à partager les jouets comme leurs crayons … Et nous voici maintenant dans la situation de leur demander de faire exactement le contraire. Cela a de quoi vous déboussoler. Cela rajoute au caractère forcément anxiogène de cette crise du coronavirus. J’ai bien peur que cela confine à la maltraitance !

Nous n’aurons même pas le droit de prendre dans nos bras et de consoler un enfant qui a un gros chagrin ou une angoisse. Interrogé sur ce point par France Inter, Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education nationale, a contredit le « protocole sanitaire » avant de se raviser et de botter en touche magistralement. « Oui, oui. Bon. Écoutez, sur des sujets comme ceux-là, je crois qu’il faut qu’on fasse preuve de bon sens et de pragmatisme et c’est pas au ministre de donner une consigne sanitaire sur un point comme ça » a-t-il expliqué à Léa Salamé. Malheureusement, c’est exactement la consigne sanitaire que le ministre et ses services nous donnent à nous enseignants. L’incapacité de Jean-Michel Blanquer à assumer ses injonctions révoltent plus d’un professeur autour de moi. Si ces consignes sanitaires sont inapplicables au point que le ministre ne les assume pas en interview pourquoi les mettre par écrit si ce n’est pour faire porter la seule responsabilité des possibles contaminations sur le dos des enseignants.

Et ce double langage gouvernemental continue de plus belle, insupportable. Ce matin, posant en une dans le JDD, Jean-Michel Blanquer annonce fièrement « l’école ne sera pas une garderie ». Mais en maternelle, que ce sera-t-elle donc d’autre que de la garderie malheureusement ?

Quant à l’objectif social de cette reprise de l’école. Là encore c’est l’échec total. Les mensonges accumulés depuis le début de cette crise ont eu raison de la confiance des parents. Les élèves les plus en difficulté à l’école ne reviendront pas, je le sais aujourd’hui. Je vais réessayer de convaincre les parents. Mais la réalité est là, ce sont les parents qui ont maintenu le lien, ont répondu à mes emails et petits défis quotidiens, dont les enfants n’ont pas de difficulté scolaire, qui souhaitent voir leurs enfants reprendre le chemin de l’école.

Enseignante, je ne vis pas hors-sol, je comprends très bien la nécessité de la reprise économique. Jean-Michel Blanquer aurait très bien pu et dû nous dire : « reprenez le travail, nous avons besoin de vous pour que les parents reprennent le travail ». Nous aurions compris. Prétexter que le retour à l’école des enfants est bénéfique pour eux dans ces conditions est vraiment se moquer du monde. L’école de la confiance est rompue.

Et cerise sur le gâteau, ce dimanche matin, les masques.

Alors que l’on découvre un foyer de contamination dans un collège de la Vienne, lié à une réunion de préparation de la rentrée, j’apprends par ma directrice que nous ne disposons que d’une boite de 50 masques à l’école, de quoi tenir de quoi tenir jusqu’à jeudi, à raison de 2 masques jour et par enseignant. Vendredi l’école ferme faute de masques ?

Voilà ce qui me mine à la veille de retrouver ma classe.

Cécile, professeure des écoles.

Ouf, pour la reprise des classes, tout est très simple…

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