Bari Weiss - Via New York Times.
Bari Weiss - Via New York Times.

On ne le comprend pas véritablement ici en France. Pourtant la démission fracassante de la journaliste Bari Weiss, travaillant pour les pages « Opinion » du New York Times, provoque une véritable onde de choc dans le pays.

Bari Weiss s’en explique dans une lettre au vitriol. Lassée d’être traitée de nazie, ou de menteuse, épuisée d’être insultée sur Twitter par ses propres collègues supposément progressistes, elle jette l’éponge et quitte cette institution mondiale qu’est le NYT.

Mais au fait, qu’a dit, qu’a fait Bari Weiss pour en arriver à ce départ brutal ? Il y a eu la publication, justement dans ces pages « Opinion » de la tribune d’un sénateur républicain qui voulait envoyer l’armée au plus fort des manifestations du « Black Lives Matter ». Quel est donc ce nouveau crime qui consisterait, dans l’un des plus grands journaux au monde, à donner la parole à toutes les opinons, y compris celles qui ne sont pas conformes à la ligne éditoriale anti -trump du quotidien. Résultat immédiat : après cette publication, le rédacteur en chef de la rubrique, James Bennett, a du démissionner.

Qu’a exprimé Barry Weiss, au cours des derniers mois ? Son malaise à voir son journal ériger Alice Walker en héroïne, alors que l’écrivain, auteure de « La Couleur Pourpre », militante pour les droits des noirs américains, sombre, années après années ; dans un antisémitisme nauséeux.

Qu’a fait Bari Weiss pour mériter d’être traitée de nazie ? Elle s’est insurgée contre le fait que les féministes juives ont été refoulées de grandes manifestions, au prétexte qu’elles portaient l’étoile, symbole, aux yeux des manifestantes, du drapeau honni d’Israël.

Que dit Bari Weiss dans sa lettre ? Qu’elle est centriste, américaine, qu’elle croit à l’universalisme mais qu’elle n’accepte plus la tyrannie d’une rédaction qui, désormais, s’autocensure et n’autorise plus d’avis divergeants de son progressisme, porté en bandoulière.

Une rédaction qui n’a pas vu venir le vote Trump et qui a refusé d’en tenir compte. « Les leçons qui auraient dû suivre l’élection – des leçons sur l’importance de comprendre les autres Américains, la nécessité de résister au tribalisme et la centralité du libre échange d’idées dans une société démocratique – n’ont pas été apprises. » écrit-elle. Plus dur encore, elle affirme que Twitter est devenue la véritable ligne éditoriale du journal et que des éditos, qui avaient encore leur place il y a quelques années, ne pourraient plus être publiés aujourd’hui, par crainte de déplaire ou en raison de l’influence exercée, dans la rédaction, par ces fameux jeunes journalistes progressistes.

Une démission qui devrait nous alerter tant le débat binaire qui se noue aux USA, gangrène aussi notre débat public.

Comme s’il se dessinait, lentement mais sûrement, une ligne de démarcation entre la gauche qui serait forcément anti-raciste et désormais anti-sioniste et la droite qui serait islamophobe et amie d’Israël. Comme si le combat se découpait désormais en tranche et qu’on ne pouvait pas soutenir les manifestations en France contre le racisme et lutter pied à pied contre la dérive antisémite de plus en plus masquée par un anti-sionisme radical. Comme si les souffrances ressenties par les juifs, les musulmans, les chrétiens étaient de natures différentes et comme si, en tant qu’être humain, citoyen français de gauche ou de droite, on nous sommait de choisir notre camp, de choisir entre les douleurs.

Cette fracture se retrouve aussi dans le débat public, désormais frontal, où la gauche est qualifiée tour à tour d’angélique ou d’extrême, pour peu que l’on dise sa révolte contre des lois sociales injustes ou que l’on s’insurge contre les violences policières et la droite immédiatement qualifiée de facho si elle dénonce le communautarisme dans certains quartiers. Cette radicalisation du débat public est inquiétante car des millions de gens ne se reconnaissent dans aucune de ces catégories caricaturales. Non pas que le centre soit notre avenir mais les valeurs défendues par la gauche et par la droite correspondent à des pensées bien précises, bien dissociées et le fait de nous faire croire que tout est dans tout et que le clivage a disparu, contribue à ce marasme général et à cette radicalisation sur des sujets universels, qui, justement devraient être de nature à nous unir et à créer la concorde civile.

La discorde profonde qui règne au sein de la vénérable institution « New York Times », discorde publique, violente, est exemplaire au plus mauvais sens du terme. Elle nous rappelle que les médias, piliers de toute démocratie, sont en train de se naufrager s’ils n’organisent pas, chaque jour, un débat public véritablement contradictoire, se contentent de travailler au fil de l’eau et des émotions sans véritablement chercher à offrir aux citoyens une matière riche pour réfléchir, se forger une opinion, s’éduquer, et cultiver leur propre jardin.

Si le journalisme n’entreprend pas sa révolution, s’il persiste dans l’entre soi, s’il poursuit dans des faux débats entre toutes les nuances de droites , toutes les teintes libérales, voire parfois tout l’arc en ciel de gauche, ces confrontations en carton pâte , s’il continue de mettre en scène des élites qui parlent au nom d’un peuple qu’elles comprennent de moins en moins, il entraînera un désastre démocratique dont nous pouvons déjà percevoir les premiers effets : défiance, désamour, complotisme et fake-news. Le cocktail mortel qui nous ronge déjà. Il est temps de transformer ce poison en remède. Wake up !

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Cet article a 3 commentaires

  1. jocelyne ouang

    Comment faire crédit à des journalistes quand on apprend leur proximité  » intime  » avec le pouvoir ? Plusieurs exemples nous démontrent que sans vergogne , sous couvert d’analyses  » inspirées  » propres à tromper le quidam , certains ( nes ) font de la propagande éhontée pour le pouvoir en place !

  2. Alexandre lamiaud

    Passionnante tribune ‼️
    Je ne crois que connaissais pas cette affaire mais Bari Weiss…
    Mais c’est vrai : la nuance et la complexité s’éloignent dramatiquement chaque jour un peu plus du débat public sur au profit de positions brutes, grossières et caricaturales… 🙄

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