Agatha Christie et la couverture datant de 1940 de son roman désormais titré en France "Ils étaient 10" - Photos Domaine Public.
Agatha Christie et la couverture datant de 1940 de son roman désormais titré en France "Ils étaient 10" - Photos Domaine Public.

Attention, tempête polémique à l’horizon ! L’éditeur français du best-seller d’Agatha Christie « Dix petits nègres » (100 millions d’exemplaires vendus) a annoncé qu’il changeait de titre en « Ils étaient 10 ». Roulement de tambour et grosse Bertha, sortis illico presto par tous ceux qui se désolent, jour après jour, qu’on ne puisse plus rien dire, que le politiquement correct nous tue et tout le cortège habituel de récriminations sur la fin de la civilisation et le début de la dictature des minorités. Inutile de faire un dessin.

Au-delà de ces réactions caricaturales, il y a ceux qui s’interrogent sincèrement sur cette affaire. L’explication la plus simple et la plus lumineuse nous vient de James Pritchard, l’arrière petit-fils de la romancière géniale, et qui a pris la décision de changer enfin ce titre, la France étant l’un des seuls pays au monde à l’utiliser encore « Mon avis c’est qu’Agatha Christie était avant tout là pour divertir et elle n’aurait pas aimé l’idée que quelqu’un soit blessé par une de ses tournures de phrases… Nous ne devons plus utiliser des termes qui risquent de blesser : voilà le comportement à adopter en 2020… ».

Pour replacer l’histoire dans son contexte, le roman raconte le huis clos infernal entre 10 personnages, n’ayant apparemment aucun lien entre eux, et invités à passer un week-end sur une île appartenant à un mystérieux personnage. Ils vont s’entretuer en suivant les 10 couplets d’une comptine intitulée « 10 petits nègres ». Succès fulgurant du livre, sorti en 1939 mais, dès 1940, Agatha Christie, elle-même, décide de changer la traduction de son titre aux USA, comprenant à quel point le terme “nigger” heurte les noirs américains. D’abord traduit par « 10 petits indiens », il devient « Ils étaient 10 », la version choisie aujourd’hui pour la France.

Qu’y a-t-il de choquant à cela ? Transformer cette affaire en bataille idéologique est grotesque. Non seulement, l’auteure elle-même avait perçu, il y a 80 ans, le caractère péjoratif et blessant que pouvait contenir son titre mais personne n’a protesté, sur la planète, lorsque les traductions modifiées se sont naturellement imposées au fil du temps.

Et inutile de brandir la « negritude » d’Aimé Césaire pour justifier l’emploi du mot « nègre ». Encore moins le célèbre « nègre, je suis, nègre je resterai ». Césaire, justement, répondait à tous ceux qui le traitaient de nègre « Le nègre vous emmerde ». Et la nègritude exprime non seulement une communauté de culture et d’émotions mais aussi les souffrances infligées au peuple noir. Invoquer la nègritude pour justifier le titre d’Agatha Christie est donc d’une mauvaise foi crasse. Oui, dans ce cas précis de titre, le terme « nègre » est péjoratif. Moins que « niger » aux USA, qui signifie « nègro » mais tout de même péjoratif.

Oui, on peut décider d’admettre, en 2020, qu’il est heureux, sain, de vouloir avancer ensemble, même à petits pas, vers le respect de la dignité de chaque personne et de gommer ainsi tout ce qui peut blesser ou meurtrir.

Non, ce débat ne marque pas la fin de la civilisation ! De laquelle parle t- on exactement ? De la civilisation occidentale qui domine le monde depuis plusieurs siècles ? N’est-il pas grand temps d’avancer vers l’universalisme ? Et cela passe par le langage. Non, on n’a plus le droit de dire « youpin » pour parler des juifs, « gnacoué » pour parler des asiatiques, « pédés » pour parler des homosexuels, « bicot » pour parler des maghrébins. Et c’est heureux ! Non, on n’a plus le droit de laisser traîner des mains baladeuses et de trafiquer son influence contre des prestations sexuelles, et c’est heureux ! Non, on n’a plus le droit d’émettre des thèses négationnistes et racistes. Ce ne sont plus des opinions, ce sont des délits et c’est heureux ! Ce que certains appellent la dictature du politiquement correct est en réalité la marche accélérée de la dignité et du respect de tous les droits humains et c’est heureux !

Merci donc à l’arrière-petit-fils d’Agathe Christie d’avoir pris cette décision. Et tant pis si certains s’en étouffent déjà.

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