Hautot-sur-mer près de Dieppe en Seine-Maritime - Photo isamiga76 - Creative Commons

Alors que la pandémie qui frappe le monde a mis en lumière très crue les inégalités socio-scolaires et la tragédie des décrocheurs, dont ce gouvernement n’a commencé à faire semblant de se soucier qu’à partir du moment où le retour à l’École a eu besoin d’une justification « sociale », arrêtons-nous un instant sur quelques-unes des des conséquences des diverses « pauvretés » en milieu rural.

Depuis trente-six ans dans le même collège en Pays de Caux (Seine-Maritime, quelque part entre Rouen et Dieppe, sur les bords de la vallée de la Scie), je suis bien placé pour observer les ravages provoqués par les pauvretés de toutes sortes, alourdies par le fait qu’elles naissent et se développent en milieu rural :

  • pauvreté financière entraînant l’impossibilité de se doter, par exemple, d’un matériel informatique performant,
  • pauvreté culturelle (par manque d’infrastructures proches et par un éloignement handicapant),
  • pauvreté des ambitions. (Comment être ambitieux quand il y a si peu à ambitionner),
  • pauvreté des situations familiales (Mères isolées ; divorces difficiles),
  • Etc…

On parle souvent des difficultés des enfants des « cités ». Beaucoup moins souvent de celles des élèves en milieu rural. Elles sont certes d’un autre ordre mais mériteraient une attention plus soutenue.

Évidemment il existe des élèves et des familles heureuses dans les villages et petites communes de France. Mais la croissance des « grandes misères » doit nous inquiéter. Leur gravité et leur durée également. Tout enseignant ne peut ignorer, lorsqu’il est dans sa classe, qu’il a face à lui des élèves évidemment, mais toutes et tous porteurs d’un vécu social, bagage léger pour certains, extraordinairement lourd pour d’autres. Aucun professeur ne peut ignorer cela sous peine de passer à coté d’une réalité qui vit pourtant chaque jour sous ses yeux et que les « enfants/pré-adolescents » ne cherchent même plus à cacher.

Sans verser dans la compassion, il est criant d’évidence que lorsqu’on est pauvre, quelle que soit cette pauvreté qui n’est pas circonscrite à la misère financière (on peut être riche et « pauvre »…), l’effort demandé à l’élève pour s’élever est souvent surhumain. Contrairement à des idées reçues et véhiculées par confort ou par lâcheté, l’École est certes un havre de paix, un « sanctuaire » de transmissions de savoirs et de savoirs-faire, mais elle n’est pas, par je-ne-sais quel enchantement, dispensée des malheurs qui frappent celles et ceux dont nous partageons les journées.

Il nous faut donc repenser la pauvreté, repenser nos manières d’y répondre, cette pauvreté aux mille visages qui frappe des filles et des garçons auxquels on demande l’excellence sans se soucier parfois des obstacles invisibles, cachés, tus dans un lourd silence qui rendent l’objectif absolument inaccessible.

Alors ils deviennent des « mauvais élèves ». Et s’ils étaient déjà en difficultés, c’est la double peine qui les attend au sortir des conseils de classe : pauvres chez eux et pauvres en classe, pauvres partout. Les voilà décrocheurs tout autant que décrochés, ceux et celles que le ministre Jean-Michel Blanquer a affirmé vouloir voir revenir à l’école. Louable intention ou prétexte politicien? Sans doute les deux. Mais ils ne sont pas revenus et leur absence n’est pas la conséquence de la seule peur du virus assassin. Bref, un échec gravissime dans le plan de « déconfinement éducatif » de la Rue de Grenelle.

Pourtant – et je me pose souvent la question – le « mauvais élève » n’est-il pas tout simplement un bon élève laissé à lui-même, depuis la maternelle ? Les seules explications culturelles à la pauvreté sont très éloignées de la réalité. Très insuffisantes en tout cas.

Si seulement on pouvait comprendre vite, très vite et très tôt, que beaucoup de « mauvais » élèves le seraient moins si l’institution les aidait, ainsi que leurs parents, à prendre les bonnes décisions, à faire les bons choix, à saisir les bonnes opportunités, à s’engager dans la bonne orientation et à pouvoir disposer du même matériel informatique que les familles aisées, ce serait un grand pas vers l’éradication de certains fléaux, dont le décrochage scolaire.

Hélas, ces bonnes décisions, ces bons choix, ces bonnes opportunités, ces bonnes orientations semblent encore trop souvent réservés à ceux qui ont échappé – et heureusement pour eux! – aux pauvretés accablantes, qu’elles soient sociales, morales, intellectuelles ou toutes à la fois !

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