Se souvenir - Photo Moe Alves - Creative Commons

J’ai le cœur brisé.  Je revois ces images, ces deuils impossibles, ces grands enfants de 60 ans secoués de larmes devant le cercueil de leur mère, déposé dans ces hangars impersonnels de Rungis avant un enterrement à la sauvette.

J imagine l’angoisse et le désarroi de ces mamies, de ces papis qui se réveillent avec de la fièvre, ressentent des douleurs aux poumons et savent confusément  que la dernière heure arrive. Et qu’elle vient seule, sans les enfants, les petits enfants les arrières petits enfants. La chambre est coquette, les infirmières sont gentilles, de cette gentillesse pressée car elles sont submergées . Elle donnent leur vie mais cette vie a une limite qui tient dans 24h. Moins de temps qu’il n’en faut pour mourir.

J’ai le cœur brisé quand je pense à ces enfants, de l’autre côté de la grille, ces épouses sous les fenêtres, comme en Italie où une mama de 87 ans vient  parler à son mari, mourant dans la chambre du premier étage. Que peuvent-ils se dire ?

À quoi pensent-ils après une vie ensemble. Qui s’achève ainsi.

Dans la froideur du manque de lits et de médicaments.

Tout le monde s’en fout des vieux ! Peut être ont ils pensé à ça ? Non, nous aurions voulu leur dire que nous ne nous en foutons  pas. Que nous  admirons leur ténacité, leur manière bonhomme de rassurer nos angoisses existentielles en les balayant d’un « ne t’inquiète pas, ça va s’arranger. Tout  s’arrange, tu sais ». Cette  génération née avant la guerre, qui a grandi sous les bombardements, avec les tickets de rationnement. Une orange à Noël, le beau cadeau, des jouets simples, un goût du travail, de l’effort. Le premier crédit, la maison qu’on achète ou qu’on construit. Les enfants. Les économies. Les études. Une génération qui a tout bien fait. Dans les règles, le respect des conventions, des institutions, de la démocratie. La génération qui vote, qui croit aux règles et à la bonne éducation. Celle qui a fait les 30 Glorieuses, à rendu la France plus solide, a avancé en faisant son devoir. Cette génération si précieuse, qui a achevé une vie remplie dans le vide et le silence d une chambre d’EHPAD.

A-t-on entendu ces agonies silencieuses ? Sont-elles parvenues  jusqu’à nous dans le fracas des cris et des efforts physiques pour survivre en réanimation. La mort feutrée.

A-t-on entendu le chagrin laborieux de personnels soignants qui sont restés jusqu’au bout, souvent si mal armés, pour adoucir le passage ?

Aujourd’hui, encore nous glissons sur le sujet comme si nous ressentions  une forme de honte collective à avoir abandonné l’idée même d une fin de vie heureuse, chaleureuse alors que la canicule de 2003 nous avait déjà infligé une leçon cruelle. « Le plus jamais ça » de l’époque a lentement été englouti par les sables mouvants de notre hyper activisme et de notre égoïsme.

Ma mère n’est pas en EHPAD, elle est en forme. À 84 ans elle conduit, reste coquette, rit avec ses copines aussi âgées qu’elle. Lorsqu’elles font un apéritif entre elles trois, 255 ans nous contemplent autour de la table. Et pourtant, malgré ma bonne fortune d’avoir une mère si vivante, j’ai le cœur brisé pour tous ceux qui n’ont pas pu accompagner leur mère, leur père, dans les derniers instants de cette vie.

Je n’aurais pas supporté de ne pas pouvoir le faire. Je n’aurais pas eu ce courage et cette abnégation. Et c est pourquoi,  dans ma chance,  je ressens leur malheur, j’ai le cœur brisé, je les salue et je leur rends hommage.

Je ne peux rien faire de plus, si ce n’est plaider inlassablement pour que nous ne revivions plus jamais ça.

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Cet article a 1 commentaire

  1. COGER Sandrine

    très fort en émotion…

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