Le Président Molé, saisi par les factieux, au temps des guerres de la Fronde. Extrait du tableau de François-André Vincent, 1779.

Selon une information du journal Les Echos, quelques dizaines de députés LREM seraient sur le point de constituer un nouveau groupe à l’Assemblée. Une possible déflagration dans la « Macronie ».

Il faut rappeler que depuis trois ans, le groupe majoritaire a connu des désaffections au compte-goutte. Chacune a été minimisée, mise sur le compte d’ambitions ou de désaccords personnels, mais l’accumulation finit nécessairement par interroger sur une méthode et une ligne politique.

Avant le confinement, le groupe avait perdu 17 députés, et n’en comptait plus que 297 lorsque la majorité absolue à l’Assemblée s’établit à 285. Au lendemain de l’usage du 49.3 par le gouvernement pour couper court aux débats sur la réforme des retraites, deux députés s’étaient encore ajoutés à la liste des défections. Soit-dit en passant, le même 49.3 qui avait traumatisé Emmanuel Macron, lorsque le Premier ministre Manuel Valls avait décidé de l’employer pour faire passer sa loi – la « Loi Macron », vous vous souvenez ? – contre les … frondeurs du PS.

De plus en plus nombreux et souvent issus du centre-gauche, les députés Macronistes confiaient ces derniers mois leur malaise, leur rejet de ce qu’avait alors nommé l’ex-député LREM du Vaucluse – décédé il y a peu, et dont il se dit qu’il aurait dû faire partie du futur groupe – « la logique du bloc contre bloc. Dès que vous dites quelque chose d’un peu différent, on nous dit qu’on est frondeur et dès qu’on vote on nous dit qu’on est godillot ».

Emmanuel Macron, on le sait, a construit son ascension et son exercice du pouvoir contre ses prédécesseurs, dans le souci quasi obsessionnel d’affirmer sa différence – En son temps, un certain Nicolas Sarkozy avait parlé de « rupture » – avec une élite politique considérée comme indigente. Lui n’était pas Hollande. Lui ne se soucierait pas des partis, des postures politiciennes, ne se laisserait pas détourner par ces querelles artificielles qui épuisent les Français et fragilisent la démocratie.

Pour éviter que son parti soit miné de querelles d’égos et de luttes de baronnies, il l’a décentralisé… au point de le rendre inexistant.

Pour échapper au culte du court-termisme imposé par les ambitions personnelles et le rythme des échéances électorales, il ne ferait pas des élections intermédiaires des objectifs majeurs – au risque de ne pas compter suffisamment d’élus « ancrés » dans un territoire, donc proches du peuple et de ses préoccupations. Quelle indépendance un député peut-il revendiquer par rapport à celui à qui il doit son élection et dont il attend sa réélection ? On mesure ici l’ampleur du problème posé par la conjonction du quinquennat et de l’inversion du calendrier électoral entre Présidentielle et Législatives : comment séparer le pouvoir législatif de l’exécutif, protéger le député des injonctions gouvernementales, lorsque ce dernier ne peut réclamer d’autre légitimité que celle qu’a semblé lui donner le Président ?

Pour éviter la fronde, cette épine dans le pied de Hollande qui a tant miné son autorité, Macron a également fait mettre en place des mécanismes par lesquels le fonctionnement du groupe majoritaire à l’Assemblée, sous la présidence de Gilles Le Gendre, ressemble davantage à un culte de l’homogénéité qu’à une conciliation entre pluralisme et discipline de groupe.

Le résultat, les sondages nous le disent : l’homme du « et droite et gauche » est désormais perçu comme clairement « et de droite et de droite ». Le souci de l’équilibre, la volonté affichée d’allier « les bonnes idées » venant de tous les camps, n’auront pas résisté à l’idée que l’efficacité d’une politique résidait dans sa rapidité d’élaboration, et donc dans la réduction du temps du débat. De ce point de vue, la majorité est certainement victime d’une conception du travail législatif qui réduit le dialogue à l’accessoire, confond discussions fructueuses et hésitations inutiles, et considère qu’au fond, une bonne réforme serait avant tout une réforme qui s’applique vite.

Il ne faut pas là uniquement blâmer le Macronisme, tant cette conception du travail législatif vient illustrer les travers d’une société où la vitesse est devenue le seul signe de l’efficacité. Une société qui ne sait plus ni penser le temps long, ni même prendre le temps de penser le court-terme.

Et dans les jours qui viennent, l’on verra se multiplier sur les plateaux télé et dans l’opinion publique les critiques visant ces frondeurs qui veulent « entraver », dont les oppositions ne feront que « freiner » une action gouvernementale dont le contexte de crise semblera justifier qu’elle aille encore plus vite, toujours plus vite… même si c’est droit dans le mur de la contestation sociale, comme ce fut le cas déjà deux fois, avec les Gilets Jaunes et la réforme des retraites.

Quand donc nous rendrons nous compte que le temps pris pour discuter, réfléchir, écouter les points de vue différents n’est pas toujours du temps perdu ? Tout ce temps que la majorité n’a pas su prendre, elle le paie aujourd’hui non seulement par la création de ce nouveau groupe, mais aussi par toutes ces lois qui semblent révéler leur obsolescence – réforme des retraites abandonnée, celle du chômage probablement en passe de l’être… Elle le paie aussi par un triomphe de l’administration, qui jamais n’a semblé avoir tant de pouvoir. Et la crise des masques nous révèle tous les effets pervers de ce type de dérives …

Pas plus que l’équilibre droite-gauche, le pouvoir ne semble donc avoir trouvé la recette pour équilibrer pouvoir législatif et exécutif. Bien souvent, l’initiative parlementaire, même émanant de la majorité, s’est vue ignorée par un exécutif trop puissant, perçu comme arrogant. Avec les conséquences que l’on connait, c’est-à-dire une déconnexion perçue comme croissante entre les préoccupations du peuple, et les actions de ses dirigeants.

Ajoutons que ces derniers mois, le pouvoir a souvent appelé les oppositions à la responsabilité, mais sa définition d’une opposition « constructive » s’est souvent révélée unilatérale : accepter les propositions majoritaires, l’inverse n’étant que très rarement vrai.

Celui qui disait il y a quelques semaines à peine – lors de sa première allocution pré-confinement – vouloir « dire nous plutôt que penser je », souhaiter l’ « union sacrée », n’a jusqu’ici pas donné aux diverses sensibilités parlementaires de sa majorité et au-delà le sentiment de disposer d’une grande considération, encore moins de marges de manœuvre, ni même de la moindre influence sur une politique décidée unilatéralement par l’exécutif. La fronde n’est que la conclusion logique de la pratique du pouvoir ces trois dernières années.

Dès lors, peut-on s’étonner que certains députés, essentiellement issus de la gauche pour les raisons énoncées plus haut, et épuisés de ne pouvoir se faire entendre à l’intérieur de la majorité, cherchent à porter leurs idées en dehors ?

Déjà, on les traite d’ambitieux. D’égos démesurés. De dépités de la macronie. Ou bien de doux rêveurs, incapables d’assumer la difficulté de l’exercice du pouvoir. Mais au fond, lorsqu’on voit que c’est Macron lui-même qui, perçu comme « au centre » par l’opinion en 2017, a dérivé toujours plus vers la droite (selon les données IPSOS pour le CEVIPOF), qui est le plus fidèle à la promesse macronienne ? Le « frondeur » du centre-gauche, les pieds fermement ancrés dans le socle de premier tour du Président actuel, ou bien le Président, qui revendique la nécessité de s’adapter aux circonstances et aux contraintes ?

Rappelons-nous que la fronde parlementaire, la vraie, vit le jour à partir de 1648 lorsque Mazarin voulut financer la guerre de Trente ans en diminuant les gages des officiers – déjà un sujet de ras le bol fiscal…-, et en augmentant les impôts des parlementaires puis des parisiens. Les parlementaires demandèrent alors à être consultés avant la levée de tout nouvel impôt. Anne D’Autriche, mécontente des demandes parlementaires, fit emprisonner l’un d’entre eux, Pierre Broussel, très populaire. Elle dût le relâcher sous la pression des parisiens, après que plus de 2000 barricades aient été érigées dans les rues de paris. Tendant des chaines en travers des rues, les parisiens se firent baptiser « frondeurs », nom emprunté au jeu d’enfants. Les troubles se poursuivirent et cet épisode est considéré comme le prémisse de la Révolution Française…

À bon entendeur, salut.

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