L’annonce de la nomination du ténor du barreau Eric Dupond-Moretti comme Garde des Sceaux, Ministre de la Justice a eu l’effet de sidération qui était sans doute voulu par Emmanuel Macron. Un coup de tonnerre qui bien sûr déclenche les commentaires en boucle sur les chaines d’info et des milliers de messages sur les réseaux sociaux, tant la figure de l’avocat pénaliste est connue, respectée, aimée ou haïe dans les milieux intéressés par la chose publique et la Justice.

Fils d’une femme de ménage italienne et d’un ouvrier d’usine mort prématurément, l’avocat Éric Dupond-Moretti devient, à 59 ans, garde des Sceaux, sans avoir jamais fait de politique et sans que personne ne puisse le situer sur l’échiquier politique. Inattendue la nomination fait passer au second plan la teinte très sarkozyste que prend ce nouveau gouvernement où la grande majorité des ministres de poids vient du camp Sarkozy-Fillon : Jean Castex, Premier ministre, Bruno Le Maire avec les pleins pouvoirs sur Bercy, Roselyne Bachelot à la Culture, Jean-Michel Blanquer à l’Éducation, Gérald Darmanin à l’Intérieur …

Cette nomination en forme de « coup » du Chef de l’État a fait immédiatement réagir le principal syndicat de la magistrature. Céline Parisot, présidente de l’Union Syndicale des Magistrats a qualifié la nomination d’Éric Dupond Moretti au poste de Garde des Sceaux de « déclaration de guerre à la magistrature ». « Nommer une personnalité aussi clivante et qui méprise à ce point les magistrats, c’est une déclaration de guerre à la magistrature » a-t-elle expliqué à la presse.

Les mots sont forts mais à la hauteur des attaques récurrentes du ténor contre les juges. La plus récente étant la colère noire du ténor du barreau à propos des avocats surveillés dans l’affaire des écoutes destinées à identifier la taupe ayant informé Nicolas Sarkozy. Une affaire qui potentiellement remet en cause le secret professionnel des avocats : « On est chez les dingues », déclare Éric Dupond-Moretti qui dénonce « une clique de juges qui s’autorise tout », « une République des Juges ».

Sur ces écoutes des avocats, Éric Dupond-Moretti avait même porté plainte contre le Parquet National Financier. On apprend d’une source à l’Élysée ce soir que le nouveau Garde des Sceaux a pris le soin de retirer sa plainte avant d’accepter sa nomination. Politiquement, il n’est pas indifférent que la droite sarkozyste et fillonniste soit bien décidée à avoir la peau du Parquet National Financier, créé sous le quinquennat Hollande pour traquer la fraude fiscale et la grande délinquance économique et financière. Parquet qui aura notamment poursuivi Jérôme Cahuzac, François Fillon, Claude Guéant et Patrick Balkany.

Autre réaction virulente à la nomination du Garde des Sceaux, celle de Marine Le Pen. Dans un message twitter, la présidente du Rassemblement national, dénonce la nomination « d’un militant d’extrême gauche qui souhaite l’interdiction du RN ». « Ça promet », ajoute-t-elle.

Aussi la nomination d’Eric Dupond-Moretti a fait réagir celles et ceux qui sont attachés aux droits des femmes et à la lutte contre les violences sexuelles. Avocat de Georges Tron, il avait eu des propos singuliers sur le sujet : « ce qui était autrefois un râteau est aujourd’hui un délit… » a-t-il ainsi déclaré même s’il se défend de toute misogynie.

Forte personnalité du barreau s’il en est, Eric Dupond-Moretti a des projets bien arrêtés concernant les réformes de la Justice dont certaines font figure de serpent de Mer. Il y a quelques jours, LCI demandait à l’avocat ce qu’il ferait de la Justice s’il était Garde des Sceaux. Il expliquait qu’il faudrait en priorité « séparer le parquet du siège », « Pour moi c’est impératif » ajoutait-il à propos de cette nécessité de séparer les procureurs qui dépendent du ministre des juges dit du siège. Eric Dupond-Moretti déclarait aussi que nommé ministre de la Justice, il s’appliquerait à faire « le ménage là-dedans », « je fais un système de responsabilisation des juges, parce que les juges ne sont pas responsables de ce qu’ils font aujourd’hui et ce sont les seuls dans notre société à ne pas être responsables ». Il a cru bon néanmoins d’ajouter « il faut réunir les juges pour faire une réforme, non pas contre eux mais avec eux ». Et bien sûr Eric Dupond-Moretti a déclaré vouloir rétablir la place de la défense, faisant référence au secret professionnel des avocats qui selon lui « n’existe plus »

Voilà un programme bien chargé et qui pourrait même être soutenu à gauche. Mais le nouveau Garde des Sceaux aura-t-il la possibilité de mener de telles réformes ? Une réforme d’indépendance du parquet par exemple nécessiterait une révision constitutionnelle. Intitiée par François Hollande, cette réforme n’avait pu aboutir du fait de l’opposition de la droite sénatoriale. Cette même droite qui aujourd’hui se plaint du manque d’indépendance du Parquet National Financier reste opposée à une réforme qui rendrait les procureurs indépendants du pouvoir politique.

Et puis s’il est un terrain sur lequel Eric Dupond-Moretti est attendu, c’est bien celui du budget de la Justice. Au cours des dernières décennies La France a laissé sa Justice se paupériser à un niveau inacceptable, niveau qui place notre pays en queue de peloton européen. Le ténor du barreau devra donc donner de la voix contre Bercy pour obtenir un budget digne d’une Justice moderne.

On ne doute pas qu’Eric Dupond-Moretti sait et peut donner de la voix. Mais le caractère bouillonnant et explosif de l’avocat risque vite de se heurter à la logique du collectif gouvernemental. Mais aussi aux impératifs politiques d’un Emmanuel Macron bientôt en campagne présidentielle et qui voudra chasser sur les terres de la droite.

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