Éric Dupond-Moretti à la tribune de l'Université du Medef en 2012 - Photo Pierre Metivier - Creative Commons.
Éric Dupond-Moretti à la tribune de l'Université du Medef en 2012 - Photo Pierre Metivier - Creative Commons.

La question est posée aujourd’hui alors qu’à la suite d’une interview du président de la fédération nationale des chasseurs, où celui-ci attaque les écologistes avec la légèreté politique de la grosse caisse dans un orphéon de flutes traversières, le Journal du Dimanche dévoile le ton employé par le ministre Éric Dupond-Moretti pour préfacer le livre à venir de Willy Schraen.

Le sujet de la chasse divise, c’est le moins que l’on puisse dire. Pour les politiques, c’est un piège. Une telle préface est-elle susceptible d’engager la parole ministérielle et donc le Gouvernement ? La préface a été écrite avant sa nomination au poste de garde des sceaux, dit le JDD. Nous pourrions ainsi donc être tentés de penser que cela n’engage pas le gouvernement. Et pourtant… c’est illusoire.

Entendons-nous bien. Éric Dupond-Moretti a parfaitement le droit de défendre la chasse et d’être chasseur. N’en déplaise, cette activité reste primordiale dans la régulation du gibier sur notre territoire. En ce sens, la chasse participe à la régulation nécessaire des espèces animales qui a toujours existé. Son avenir ne peut être mis en cause même si certaines de ses pratiques doivent évoluer avec l’époque, peu importe les traditions, toutes faites pour disparaître avec le temps. Mais une préface apporte un soutien non à une idée mais à un auteur et à ses postures.

Et c’est là que la préface tombe mal en réalité aujourd’hui puisque, depuis des semaines, Willy Schraen s’en est pris à la ministre Barbara Pompili pour ses positions sur la chasse à la glu, qu’elle veut interdire. Dans l’interview, il dit être « déçu » de sa nomination… avant de déclarer Nicolas Hulot « dangereux »…  Pour le garde des Sceaux, soutenir le président des chasseurs c’est ainsi prendre ouvertement position contre sa collègue numéro 2 du Gouvernement Castex.

Il faut donc s’attacher au fond du message. D’abord, Willy Schraen, dans son interview, parait essencialiser le débat de la chasse entre ruraux (qui seraient donc du côté des chasseurs) et urbains (manifestement ennemis), en faisant revivre une bataille entre ruraux et urbains que les historiens connaissent bien et qui déchainait déjà la politique dans les années 1870. Ensuite l’ancien avocat avait pris des mots extrêmement durs, parlant par exemple des défenseurs des animaux comme d’ « illuminés ». Ce faisant, devenu ministre, sa parole volontairement polémique pourrait bien viser les soutiens de ces « fous » (autre terme qu’il emploi). L’on se demande où se situe la ministre Barbara Pompili. Est-elle du côté de ceux qui pourraient nous amener à « la guerre civile », selon les propres mots de Willy Schraen dans le JDD ? 

On peut comprendre le réquisitoire d’un avocat transformé en procureur le temps d’une préface. C’est le jeu de l’outrance que l’avocat Dupond-Moretti a souvent joué devant les caméras et dans le prétoire. La question est de savoir si l’on peut, une fois ministre, continuer de jeter de l’huile sur le feu des divisions au nom de la liberté de parole. Certes, il pourrait dire qu’il lutte contre la « bien pensance », terme si fréquemment employé contre les bobos de tous poils et plumes, mais on est toujours le « bienpensant » de quelqu’un.

Au-delà de la problématique personnelle du Garde des Sceaux, il faudra bien que le Gouvernement non seulement parle, mais pense d’une seule manière sa relation au monde rural et à la chasse. L’ambiguïté n’est ici plus permise tant elle donne aux oppositions de tous bords la capacité à porter le fer. Les écologistes pourront crier au mépris des animaux et à la sauvagerie, les défenseurs habituels de la chasse trouveront que l’on ne va pas assez loin et qu’il faut sanctuariser les pratiques. L’équilibrisme, ici, est difficile et ne peut reposer que sur une parole rare et millimétrée loin des expressions tonitruantes révélées aujourd’hui …

En autorisant la publication d’un texte écrit avant d’être nommé, et sur lequel il sera forcément interrogé comme ministre, Éric Dupond-Moretti semble engager la pensée gouvernementale. L’on pourra donc demander à l’envi à chaque ministre, dans cet automne de chasse qui va bientôt s’ouvrir, d’arbitrer le débat à ciel ouvert entre Barbara Pompilli, qui doit sa carrière politique à EELV, et Éric Dupont Moretti. C’est la majorité même que le débat va diviser, sans qu’aucune opposition n’ait mis le sujet à l’actualité. Une réussite manifeste en matière de communication et d’apaisement dont on imagine que le Premier ministre se serait aisément passé en période de très grave crise économique et sanitaire.

Car enfin, la question est désormais posée : où Jean Castex se situe-t-il sur la chasse à la glu, sur les « ayatollah » écologistes ? Pour l’instant, il a tenté de rester éloigné du sujet. Il en sait le caractère inflammable. Il va désormais devoir choisir ouvertement et ne plus se cacher, et donc désavouer l’une ou l’autre de ses ministres.

Surtout, la liberté de ton d’Eric Dupond-Moretti semble désormais en décalage avec le début de son action et les discours sur la Justice qu’il a pu tenir dans le passé. Il a ainsi par exemple ravalé un certain nombre de ses principes d’avocat dans la défense de la loi sur les mesures de sûreté contre le terrorisme qui est sorti étrillée du Conseil constitutionnel. Ici, la parole et la pensée semblaient soudain disjointes. L’exercice est d’autant plus difficile pour lui qu’il est une star du barreau et que sa parole très vive l’a amené à prendre des positions tranchées qu’il sait ne pouvoir mettre en œuvre dans le ministère qu’il gouverne désormais et où il semble condamné à souvent se dédire. Comment pourra-t-il d’un côté avoir cette parole libre et de l’autre une action empêchée sans être constamment en porte-à-faux et finalement fragilisé ? 

On savait depuis des années qu’avoir un passé pouvait être un handicap en politique. L’apprentissage est difficile. Il faudra bien du talent pour éviter les pièges que les chasseurs de la politique tendront sur le chemin du gibier Dupont-Moretti.

Partagez cet article :

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin

Nos dernières publications :

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.