Mexique, Streetart - Photo Scott Mattoon (Creative Commons).

Retrouvez ici le témoignage de Sergio Olivera Pointelin, économiste et musicien sur son expérience du grand confinement :

J’ai vécu confiné á Paris du 13 avril jusqu’au 3 mai 2020 et maintenant je passe un deuxième confinement au Mexique (excellente opportunité pour devenir un bon guitariste). J’ai pu rentrer au Mexique, grâce à Air France et parce que le Gouvernement Mexicain n’a pas fermé son espace aérien comme l’ont fait plusieurs pays d’Amérique du Nord et du Sud et maintenant en Europe. Il me fallait aider mon père, âgé de 84 ans, avec ses affaires, au cas où il serait infecté par le COVID-19 et risque d’en mourir.

Le Mexique a déclaré l´état d´urgence sanitaire le 30 avril (deux semaines après la France), en interdisant les déplacements non essentiels, sans pourtant imposer une attestation et une amende comme la France l’a fait. Bien sûr beaucoup de “chilangos” (citoyens de la Ville de Mexico) et d’autres bourgeois du pays ont profité de ce degré de liberté pour joindre leur maisons á la campagne ou à la plage pendant le confinement. Si tout a été plus relâché, et au même temps plus risqué, on peut dire que beaucoup de mexicains, connectés á l’internet et aux effrayantes nouvelles sur la pandémie, avaient déjà pris des mesures volontaires de confinement avant la date officielle et la plupart á bien réagi de manière volontaire, exceptée bien sûr la population la plus démunie qui dépend de l´économie informelle et ne pouvait pas laisser son activité pour survivre. Ces quelques jours d’avance pour réagir à l’épidémie expliquent sûrement les relativement bas chiffres de décédés au Mexique en regard de la France, L’Espagne ou l’Italie. Mais tout n´est pas si clair.

Plusieurs média (inclus le NY Times) affirment que le Gouvernement Mexicain ne montre pas les vraies chiffres de l’épidémie. Selon les chiffres du Ministère de Santé Mexicain (Secretaría de Salud) il y aurait eu, jusqu’à présent (14 mai), 4 200 personnes décédées (contre 27 425 en France). Ces médias estiment que le vrai chiffre serait trois fois plus grands, soit 12 000 décédés. Il y a en tout cas beaucoup de gens qui sont rejetés des hôpitaux déjà saturés, impensable en France après avoir vu les TGV transportant des malades entre différents départements ou bien le déploiement des hôpitaux de campagne, quelques-uns mieux équipés que plusieurs hôpitaux de la santé publique mexicaine. D’un autre côté le Mexique teste seulement 0.4 personnes sur 1,000 tandis que la France teste 9 personnes (OCDE), bien moins que d’autre pays en Europe, il faut le dire (en moyenne 23 personnes pour 1,000). Il y aurait au Mexique 42,595 testé positif contre 141,356 en France.

Sans creuser beaucoup dans les conditions abyssales entre les deux systèmes de santé il suffit de regarder les chiffres des maisons de retraite. Pendant qu’en France il y a 7,438 EHPADS et autres établissements avec 600,000 personnes âgées, au Mexique on ne compte qu´avec 1,707, pour 22,611 personnes âgées, étant la plupart des établissements privées d’assistance sociale (85%).

Le pourcentage des personnes âgées (plus de 60 ans) sur la population totale est de 26.4% (soit 17.7 millions de personnes) pour la France, et de 12% (soit 15.4 millions de personnes) pour le Mexique. Chiffre intéressant, 32% des personnes âgées en France vivent seules (il paraît que la plupart par choix volontaire) alors qu’au Mexique la proportion est de 11%.

Quels facteurs pourraient expliquer ces écarts (sans compter deux siècles de revendications sociales depuis la Révolution Française)? Est-ce la France un pays qui poursuit et qui légitime l’individualité, la liberté, la non-discrimination (voir à ce propos la marche en arrière des mesures pour limiter le déconfinement des âgées) et la vie privée par-dessus d’autres valeurs? Est-ce que le Mexique continue à vivre des coutumes et des valeurs familiales d’antan ou est-ce que les mauvaises conditions économiques contribuent à favoriser la “famille élargie”? Certainement les bonnes conditions économiques des retraités en France ont une grande influence ainsi que l´assurance maladie et les EHPADS. Néanmoins, le grand nombre de décédés de COVID-19 dans les EHPADS (10,201) met en cause la “sécurité sanitaire” des maisons de retraite et aussi la convenance de vivre isolé.On subirait un double risque : attraper une maladie infectieuse ou virale et le risque de mourir sans avoir la chance d’être accompagnés de sa famille dans nos derniers souffles. Les familles hésiteront-elles plus à envoyer leurs aînés dans les EHPAD dans l´avenir? Opteront elles pour accueillir chez elles les très âgés ? Quel pourcentage des foyers a les ressources nécessaires ou l’infrastructure de mobilité et de soins pour les accueillir?

Chez nous, les familles mexicaines, par métissage indien-espagnol et par héritage des cultures indigènes du respect des âgées (et leurs rôle de sagesse et de maintien des traditions), accueillent davantage leurs aînés – il est vrai aussi que les prix des maisons de retraite privés bien équipées au Mexique demeurent prohibitifs pour la plupart des familles (600 euros/mois en moyenne) -. On pourrait donc argumenter qu’au Mexique la plupart des âgées sont poussés á vivre avec leur familles élargies, tenant compte des maigres pensions et la presque inexistence des maisons subventionnées par l’Etat. On estime que 40% des personnes âgées au Mexique vivent dans une situation de pauvreté !

A l’égard de la croissance du nombre de personnes âgées dans les deux pays, et partout dans le monde, il faudrait de nouveaux modèles de soin pour les âgées pour ne pas devoir opter entre une attention médicale sophistiquée mais qui renforce l’isolement lors d’une épidémie inconnue, avec le coût de détresse émotionnelle qui l’accompagne, et un model sans ressources qui dépend de la bonne volonté et des valeur traditionnelles, sans liberté de choisir et avec le seul confort de pouvoir accompagner nos aînés avant leur voyage au Mictlan. Selon la cosmovision Aztèque le Mictlan était la région de l´inframonde où arrivaient seulement les personnes mortes de mort naturelle ou de maladies considérées non sacrées sans distinction de statut social ou de richesse, et qui devaient parcourir plusieurs régions et obstacles, avant de pouvoir libérer leurs âmes.

En 1521, les conquérants espagnols apportèrent la rougeole, qui fut la première pandémie du nouveau monde, qui tua selon des estimations d’historiens entre 2.3 et 3.5 millions d’indigènes, fait qui contribua, au moins autant que le génie militaire de Hernan Cortez et des Tlaxcaltéques, à l’effondrement de l’empire Aztèque.

Sergio Olivera Pointelin, économiste et musicien.

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