La Une du journal britannique Metro, lundi matin.

Imaginez. Vous êtes anglais, mordu de football, fan de Liverpool au point de vous offrir le voyage en Seine-Saint-Denis. Vous avez réussi à décrocher (jusqu’à 690 euros officiellement, jusqu’à 5.000 au marché noir) une des 12.000 places anglaises réservées au grand public (sur 75.000) dans les gradins du Stade de France pour la finale reine. Le bonheur suprême est en vue. Au fil des heures, il s’évanouit. Vous finissez le nez écrasé contre les grilles sans pouvoir accéder au stade. Après des heures d’attente, parqué avec des milliers de compatriotes, vous voilà plongés dans le chaos. Vous n’avez pas tout compris, vous avez eu peur. Vous avez entendu le match commencer avec plus d’une demi-heure de retard, sans vous (50 % des sièges anglais étaient encore vides à 21 heures). La rencontre, vous l’avez regardée dans la rue, sur votre téléphone. D’autres ont assisté à la deuxième période. Pour tous, le voyage retour a un goût amer. Celui de la lacrymogène française inhalée dans la confusion.

Vous allumez la télé, encore un peu sonné, the day after. Vous découvrez les témoignages de dizaines de journalistes sportifs britanniques (dont ceux de la BBC et d’Associated press) qui se trouvaient sur place. Ils dénoncent, absolument tous, une organisation en dessous de tout et une police dépassée comme eux, agressive en prime. Un reporter affirme avoir été contraint par les forces de l’ordre de supprimer ses vidéos pour avoir le droit de passer. Un autre raconte qu’il avait senti le piège avant même l’afflux d’Anglais et qu’il avait prévenu. Vous entendez leurs récits hallucinants, ainsi que ceux de personnalités politiques ou sportives pas soupçonnables de hooliganisme. lan Byrne, député Labour de Liverpool West, Garry Lineker, ancien champion, les historiens et experts du football anglais ou du club de Liverpool : tous sont sous le choc. Ils décrivent une soirée de cauchemar. Les images défilent, de gosses et de familles en rouge et blanc qui suffoquent, de supporters pulvérisés à bout portant, de policiers français casqués donnant de la matraque généreusement sur des personnes pacifiques. 

Et au milieu de tout ça, tout à coup, vous voyez passer, sous-titré dans la langue de Shakespeare, le tweet du ministre de l’Intérieur français qui vous dit en substance que c’est… de votre faute, à vous, l’Anglais. Puis le communiqué du préfet de police de Paris qui en remet une couche, laconique, content de lui : « Intervention rapide des forces de l’ordre », dispersion « sans difficulté », « pas d’incident majeur » sur les fans zone. Circulez y’a rien à voir. Shocking.

La doublette de choc Darmanin-Lallement a été tellement prompte à se dédouaner et faire croire que tout allait bien dans le meilleur des mondes qu’elle en a omis de s’excuser. Alors qu’exprimer des regrets aurait dû être un préalable à toute déclaration des autorités françaises. Sinon par empathie, au moins par courtoisie vis-à-vis des sujets de Sa Majesté victimes du maintien de l’ordre à la française. Presque grotesque, cette communication à chaud désastreuse, digne d’une intox russe tant elle contrastait avec la réalité des faits, met en lumière deux des travers récurrents de l’exécutif : l’arrogance et le recours au déni en cas d’erreur par manque de vista. Chacun sait déjà que le désastre de samedi ne peut qu’être une œuvre collective avec des causes multiples. Quelles que soient les responsabilités établies in fine à l’issue de l’enquête « approfondie » de l’UEFA, le gouvernement français et lui seul avait la charge de faire en sorte que ce sommet du football soit une réussite sur son territoire. Il a échoué. Le reste n’est que fantaisie.

Pour éteindre l’incendie, Emmanuel Macron a envoyé sa nouvelle ministre des Sports au front avec le patron de l’Intérieur. Les mots des deux ministres, dans la foulée d’un debriefing de deux heures avec les responsables de la FFF, de l’UEFA, les acteurs locaux etc, n’aura sûrement pas convaincu outre-Manche. Même si Gérald Darmanin a tenté d’expliquer que les méchants, c’étaient les British, que Didier Lallement avait sauvé la vie des supporters anglais en prenant les bonnes décisions, même si le ministre a concédé, quand même, que celles-ci avaient entraîné des dommages collatéraux regrettables.

Ce qui est certain, c’est que Beauvau a au moins failli dans l’anticipation : nulle, comme d’habitude. Des dizaines de milliers d’« invités » surprise, dont 300/400 jeunes « des quartiers ». Des faux billets de partout, une fraude qualifiée de « massive » « industrielle » — et imputée aux Anglais — , qui aurait concerné 30.000 à 40.000 supporters (ce qui laisse les observateurs sceptiques). Et personne n’a rien vu venir ? À croire que les Renseignements territoriaux avaient tous stage intensif d’aqua-poney dans les semaines qui ont précédé ce rendez-vous.

Emmanuel Macron a mouillé la chemise pour ramasser la mise quand la Russie a été privée de la finale à Saint-Pétersbourg. Il pensait en tirer profit à la veille des législatives, c’est raté. Vladimir Poutine se délecte aujourd’hui du fiasco au rayonnement planétaire survenu sur le sol français. La capacité de la France à prendre en charge un événement sportif international d’ampleur s’en trouve remise en cause, ça tombe mal, elle a en charge le Mondial de rugby 2023 et les JO 2024. La tendance sera difficile à inverser face au milieu footballistique anglais remonté comme une pendule et soutenu par Johnson, qui a tout intérêt à faire durer le plaisir, et tant pis si le Royaume-Uni, mis en accusation par Paris, n’est pas pour rien dans le bad scénario qui s’est noué samedi à Saint-Denis. Tant que la brutalité disproportionnée caractéristique de la doctrine Lallement est restée en famille, l’indéboulonnable préfet de Paris n’a jamais été inquiété, même après l’exfiltration de Castaner. Les Anglais ne se laisseront peut-être pas faire comme ça. Eux.

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