La Police déployée lors d'une opération de maintien de l'ordre - Photo ©️ Daniel Perron
La Police déployée lors d'une opération de maintien de l'ordre - Photo ©️ Daniel Perron

Un sondage Ifop vient conforter ce que nombre d’observateurs de la vie politique, au vu de la succession de faits divers violents et de l’accumulation de tensions depuis deux mois : la préoccupation sécuritaire connaît, en cette rentrée, une progression significative. Voire une flambée, puisque le pourcentage de Français jugeant pour les mois qui viennent « tout à fait prioritaire » la lutte contre la délinquance s’établit à 70%, soit 26 points de plus qu’en mai dernier.

Certes, une part de cette flambée relève de l’illusion d’optique : pendant le confinement, l’insécurité avait drastiquement diminué, avec elle le sentiment d’insécurité. Néanmoins, si l’on se réfère à la période d’avant confinement, la préoccupation vis-à-vis de la délinquance naviguait plutôt autour de 50 à 55%. Pas 70%.

Cette priorité arrive désormais au deuxième rang du classement Ifop, derrière la santé. Pas étonnant que Gérald Darmanin se démultiplie sur le terrain, se dira-t-on… Pas étonnant, non plus, qu’il ait lancé la polémique en employant le mot « ensauvagement » : l’objectif de communication était sans doute de faire comprendre à tous les Français inquiets que le gouvernement partageait leur constat, comprenait leurs inquiétudes. Depuis 2017, l’un des principaux points faibles d’Emmanuel Macron dans l’opinion est, rappelons-le, de sembler ne pas comprendre « les gens comme nous ». Il est donc essentiel de ne pas paraître ignorer la peur qui tenaille nombre de nos concitoyens.

Est-il nécessaire de polémiquer sur la réalité de la progression des faits de délinquance ? De se perdre en débats sur la différence entre insécurité « réelle » et « ressentie » – car rappelons que l’immense majorité des Français se disent préoccupés, ils sont tout aussi nombreux à dire, dans les enquêtes, ne jamais avoir personnellement été touché par des faits de violence ? Ces questions sont intellectuellement intéressantes, bien sûr. Et l’on sent la tentation, à gauche, d’en revenir à ces débats. Mais ce serait un piège électoral, car dès lors que les électeurs votent en fonction de leurs perceptions, leur expliquer qu’elles ne correspondent pas à la réalité paraît impossible (surtout lorsqu’on est un responsable politique, considéré par définition comme « déconnecté » et peu préoccupé par le bien-être des citoyens). Cela a d’ailleurs déjà coûté cher à la gauche en 2002, lorsqu’elle avait semblé plus occupée à convaincre les électeurs qu’ils ne vivaient pas ce qu’ils avaient le sentiment de vivre, plutôt qu’à trouver le moyen en même temps d’apaiser leurs craintes et de les protéger face aux menaces.

Devait-elle, pour autant, passer du déni de réalité au mimétisme, et aller jusqu’à emprunter les codes et les valeurs de ses adversaires de droite pour se débarrasser de son image « laxiste » ? C’est ce qu’elle a eu la tentation de faire, à plusieurs reprises, notamment à l’initiative de Manuel Valls. Or, aller sur le terrain de l’adversaire n’est politiquement jamais payant. La droite – et surtout l’extrême droite – sera toujours considérée comme plus crédible sur ses terrains de prédilection, quand bien même la gauche emprunterait-elle ses mots, singerait-elle ses codes, et utiliserait-elle ses solutions.

La gauche a souvent oublié que la politique – et les batailles de communication en général – consistait essentiellement à tenter d’attirer l’adversaire sur son propre terrain, un terrain sur lequel on est plus à l’aise que les autres. Cela s’appelle « dicter l’agenda », cadrer le débat. Or, l’exemple de la polémique autour de « l’ensauvagement » vient à nouveau illustrer la capacité de la droite à imposer ses débats, et attirer tout le monde sur son terrain. L’agenda médiatique a très souvent, ces dernières années, été dicté par la droite ou l’extrême droite. Même en pleine crise des gilets jaunes, il est frappant de constater combien les inégalités sociales et la pauvreté – pourtant premier élément explicatif, sans doute, de l’explosion de colère – ne tenaient pas le haut du pavé dans les débats. L’on parlait tout autant, sinon plus, de la violence, des divisions, de l’ordre…

Dès lors que la droite sait mieux que la gauche s’appuyer sur l’actualité pour illustrer, et donc mieux ancrer dans les esprits, ses idées et ses valeurs, peut-on s’étonner que les sondages enregistrent une baisse tendancielle de la gauche en France depuis des années ? La polémique sur l’ensauvagement est à ce titre une belle illustration de la manière dont la gauche se met très souvent en minorité idéologique : forcée à se positionner pour ou contre ce terme, la gauche est forcément perdante du point de vue de l’opinion publique, puisque soit elle condamne le terme, et donne ainsi le sentiment de nier la réalité des violences en France, soit elle adopte le mot, et accepte ainsi le « cadrage » imposé par son adversaire – un cadre dans lequel elle ne pourra jamais être plus crédible que lui.

Qu’en est-il, me direz-vous, de LREM, qui se revendique « ni de droite, ni de gauche » ? Sur le plan sécuritaire, Emmanuel Macron n’avait pas de déficit d’autorité au début de son quinquennat. Contrairement à ce qui a été souvent dit, les sondages de 2017 montraient que l’opinion lui prêtait plutôt la fermeté et l’autorité requises sur les sujets régaliens. Le fait d’avoir nommé un Premier ministre de droite a sans doute compté. Tout comme les mots utilisés, et les mesures adoptées tant en matière de sécurité, que d’immigration (le lien entre les deux étant hélas établi, aux yeux d’une bonne part de l’opinion, notamment depuis le discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy).

Mais ces derniers temps, à la faveur d’une multitude de polémiques et de faits divers (on se souvient des images extrêmement choquantes de Dijon, par exemple), la crédibilité régalienne du pouvoir s’est affaiblie. Une faiblesse que Gérald Darmanin cherche sans doute à compenser, depuis le début de l’été, à coup d’images et de mots chocs. Cette stratégie paraît néanmoins très risquée pour le pouvoir. Il est en effet possible qu’elle permette de restaurer la crédibilité de l’exécutif sur la sécurité (si les résultats sont au rendez-vous), mais il est tout aussi probable, peut-être même davantage, qu’elle n’ait pour seul effet que de mettre à l’agenda médiatique un sujet sur lequel la droite, mais aussi et surtout le Rassemblement National, sont désormais plus crédibles que LREM. Ce qui contribuerait à placer le Président sur la défensive aux abords de sa campagne de réélection… De plus en plus, la sécurité est devenue un sujet politique explosif. Chacun, gauche comme droite, opposition comme majorité, devrait s’en rappeler, et le manier avec précaution.

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