C’est une de ces petites phrases qui peuvent déclencher des incendies, rouvrir des plaies béantes et engager des débats passionnés. « L’ISF doit être rétabli ».

Cette phrase n’a pas été prononcée par n’importe qui non plus. Non par Mélenchon, que l’on accuserait de prendre prétexte de la crise pour déverser une fois de plus sur la place publique sa haine des riches. Pas même par le PS, que l’on taxerait immédiatement de relents communistes déguisés. Cette phrase sort de la bouche d’Esther Duflo, une de nos plus brillantes économistes, ancienne conseillère de Barack Obama à la Maison Blanche, professeur au fameux Massachussetts Institute of Technology (MIT), et prix Nobel d’économie (ou plus précisément « Prix de la banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel ») en 2019. Spécialiste de l’évaluation économique des projets de développement, elle est loin de ces idéologues auxquels on pourrait reprocher de promouvoir leurs idées sous couvert de prétentions scientifiques. C’est en effet une pionnière du développement en matière économique, d’expériences de terrain inspirées des méthodes de recherche médicale – les essais randomisés contrôlés, visant à vérifier une hypothèse en comparant une population avec un groupe contrôle.

Ce n’est évidemment pas la première à se prononcer pour une taxation accrue des plus grandes fortunes en France. On l’oublie trop souvent, mais la France compte des économistes de renommée mondiale, et dont beaucoup se sont exprimés sur le sujet. Il en est ainsi du plus connu d’entre eux, auteur du « Capital au 21e Siècle », Thomas Piketty. Dès Octobre 2017, il exposait sur son blog les raisons pour lesquelles il estimait que la suppression de l’ISF était à ses yeux « une faute historique ». Gabriel Zucman, économiste renommé qui a notamment conseillé deux candidats à la primaire démocrate (Bernie Sanders et Elizabeth Warren), a inspiré des propositions qui, appliquées à la France « rapporteraient 5 fois plus que l’ISF ancienne formule ». Et pour permettre à chacun de se saisir des enjeux de la réforme de la fiscalité, lui et son co-auteur ont même créé un site permettant à chacun de simuler sa propre réforme fiscale et d’en évaluer les conséquences (TaxJusticeNow.org).

Quant à lui, l’économiste Daniel Cohen rappelait en janvier 2019, en pleine crise des Gilets jaunes, que « Quand on nous dit que l’ISF va restaurer la croissance Française, on se moque du monde, c’est impossible, c’est de la blague, c’est le boulet de Macron ».

Oui, le boulet de Macron, c’est exactement ce qu’est devenu, dans l’opinion publique, la transformation de l’ISF en « IFI ». C’est une des raisons majeures qui expliquent que le Président était, avant la crise du coronavirus du moins, et malgré les concessions accordées en 2019 aux Gilets Jaunes, considéré comme « Président des riches » par 75% des Français.

Même l’économiste Jean Pisani-Ferry, un des principaux « inspirateurs » du programme d’Emmanuel Macron, avouait au cœur de la crise des Gilets Jaunes que « des erreurs ont été faites sur l’équité fiscale. La réalité, c’est que les mesures sur l’ISF et sur la ‘flat tax’ ont évidemment bénéficié aux très hauts revenus ». S’il continue à défendre l’idée que l’ISF était un « mauvais impôt » car « Prenez les cent premières fortunes françaises. Leur fortune s’élevait probablement à 250 ou 300 milliards. Et elles ne payaient que 70 millions d’ISF. Cet impôt ne servait pas sa finalité », il proposait une autre forme de taxation des plus aisés, à travers la fiscalité sur les successions, car « la France est en train de redevenir une société d’héritiers ».

Pour en revenir à elle, que nous dit Esther Duflo ? « On peut le penser comme un impôt sur la richesse qui ne serve pas seulement dans un élan de générosité, des plus riches vers les plus pauvres. Mais simplement de manière pragmatique. Les revenus des grandes richesses ne sont pas imposés comme les revenus des salaires. Ils sont réinvestis et tant que c’est le cas, ils n’ont pas besoin de payer des impôts dessus« . Pragmatisme, simplicité. Nous sommes loin des batailles idéologiques enflammées.

Déjà, en janvier 2019, alors qu’Emmanuel Macron lançait son « Grand débat » pour réconcilier un peuple fracturé par les débats sur la justice sociale, 77% des Français étaient favorables au rétablissement de l’ISF. Au moment d’amorcer un débat qui s’annonce acharné sur les orientations économiques et sociales de la « France d’après », nul doute que la réforme de la fiscalité s’imposera, ne serait-ce qu’à cause de la demande de justice générée par la crise économique qui vient, ou en raison de la nécessité de trouver les moyens de payer la « Coronadette ».

Or, ce débat fiscal risque fort, comme tant de fois par le passé, de tourner au pugilat, à la querelle idéologique stérile, chacun campant sur ses positions et accusant l’autre de vouloir ruiner la France ou les gens modestes.

Peut-être pourrions-nous, pour une fois, tenter autre chose : écouter les économistes, concerter, évaluer de manière transparentes et conséquences des options fiscales possibles. Pour que, peut-être, l’après ait une petite chance d’être moins pire que l’avant…

Partagez cet article :

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin

Nos dernières publications :

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.