Emmanuel Macron et Gérald Darmanin au Panthéon pour célébrer "150 ans en République" le 4 septembre 2020 - Capture vidéo Nos Lendemains.
Emmanuel Macron et Gérald Darmanin au Panthéon pour célébrer "150 ans en République" le 4 septembre 2020 - Capture vidéo Nos Lendemains.

Vous vouliez du régalien ? Vous allez en avoir et pour longtemps. Voici le quinquennat d’Emmanuel Macron lancé à tombeau ouvert sur le ligne sécuritaire. Ainsi, les Français seraient inquiets, angoissés par cet « ensauvagement » qui frapperait à nos portes pour transformer la France en « coupe gorge », bien plus dangereux que les bas-fonds londoniens du 19ème siècle. 

Ainsi la France serait livrée à l’armée islamiste de l’ombre passée au grand jour et qui officierait en toute impunité sur le territoire, imposant peu à peu la charia à nos compatriotes. 

Ainsi la France serait un pays où les squatters rentreraient en masse dans vos maisons pour vous empêcher ensuite d’y accéder en toute impunité. 

Ainsi, les indigénistes menaceraient tant et tant la république qu’un hebdomadaire s’arrogerait le droit de croquer en esclave une députée française noire et qu’il trouverait un chœur de vierges éplorées et bruyantes pour nous expliquer que « non, ça n’est pas du racisme mais bel et bien la liberté d’expression ». 

Ainsi la France serait livrée, pieds et poings liés, au laxisme de la « goche » et à l’impuissance des élites qui auraient transformé ce pays en immense territoire perdu de la République. 

Voilà comment se construit un discours sécuritaire. Il travaille sur les sentiments, sur le ressenti, pas sur le réel. Dans les faits, une large majorité de Français affirme qu’elle n’a jamais eu affaire à l’insécurité. Mais une large majorité de Français s’inquiète de la montée de l’insécurité. 

Écrire ces quelques lignes représente déjà en soi un danger : celui d’être renvoyé immédiatement dans la case du laxisme, de la culture de l’excuse, de l’autruche, des bisounours, j’en passe et des meilleures. Tenter de pondérer, d’avancer un « oui mais » n’est plus audible. Et pourtant, il faudra bien s’y atteler si l’on veut tenir debout ensemble jusqu’à la prochaine présidentielle et rester serein face au tournis et à la cadence des déclarations martiales, imprimés par le nouveau Ministre de l’Intérieur, Gerald Darmanin, avec la bénédiction d’Emmanuel Macron. Une marche forcée et un bras de fer qu’il est en train de gagner dans l’opinion : 70 % des Français approuvent le terme d’ensauvagement. 73% pensent que les juges ne sont pas assez sévères, selon un dernier sondage Ifop.

Autant dire qu’Eric Dupond-Moretti semble déjà disqualifié lorsqu’il affirme que 90% des peines prononcées sont appliquées et que le mot « ensauvagement » nourrit le sentiment d’insécurité. Il a raison mais la mécanique « diabolique » sera bien difficile à démonter. En 2002, l’insécurité, thème imposé par la droite, avait conduit à l’anéantissement de Lionel Jospin, avec le paroxysme : les images de Papy Voise, ce retraité, tabassé par des individus qui avaient ensuite incendié sa maison. Ces images et son témoignage, diffusées le 18 avril, a 3 jours du premier tour de la présidentielle, avaient eu un effet de déflagration, participant à la propulsion de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle. Déjà en 2002, il y a 18 ans ! Les mêmes débats, la même hysterie, qui profite, in fine, aux mêmes mouvements. Certes, Jean Marie Le Pen avait échoué mais depuis, de l’eau a coulé sous les ponts. Certes, en 2007, Nicolas Sarkozy avait littéralement siphonné les voix FN au premier tour avec toute sa stratégie de matamore mise en place lorsqu’il était placé Beauvau. 

Mais, Marine Le Pen, même si elle a échoué lamentablement dans un débat de second tour, s’est installée sur un socle solide qui lui garantit, presqu’automatiquement, un ticket pour la finale de 2022. On a bien compris la tactique d’Emmanuel Macron : étouffer le RN, avec un ministre de l’intérieur omniprésent et faire le plein à droite pour passer cette barre du 1er tour. Mais cette tactique a plusieurs limites.

D’abord, celle du résultat : annoncer les chiffres de la délinquance chaque mois vous met en situation d’obtenir ces résultats. Les chiffres seront décortiqués, critiqués, commentés car ils prêtent naturellement à interprétation et le moindre fait divers sanglant viendra les contredire dans la minute, rendant le débat encore plus abrasif qu’il ne l’est. Sarkozy n’a pas été réélu pour cette raison essentielle : il avait promis à son électorat élargi de l’ordre et du karcher à tous les étages et il a échoué. 

L’autre limite, c’est la situation sociale qui ne peut que se dégrader. Penser que la sécurité, promue subitement grande cause nationale, fondamentale, centrale, va supplanter l’insécurité sociale est une hérésie. 

Il y a enfin la dégradation inévitable du débat public, qui s’enferme dans une logique binaire, manichéenne. Vous êtes forcément Dupond Moretti ou Darmanin, Daniele Obono ou Valeurs Actuelles, pro masques ou anti masques, pro Raoult ou anti Raoult. Chacun croit tenir sa vérité alors que le débat exige de la nuance et de la pondération dans un moment crucial, non seulement pour la France, mais pour la planète. 

En lançant la course folle à la sécurité, Emmanuel Macron se trompe sur toute la ligne. Électoralement, les forces qui travaillent sur le ressentiment, la peur, le repli, la colère sont puissantes et nécessitent qu’on les contre avec d’autres armes, qui agiraient sur les causes, et pas sur les effets de surface : exclusion sociale, pauvreté, sentiment de déclassement, pertes de repères, mondialisation déboussolante, sentiment d’injustice dans le partage des richesses, ces maux qu’une politique sociale juste peut parvenir à réparer pour peu qu’on ait la détermination et la patience nécessaires  à l’ouvrage. 

Il se trompe également sur le sentiment qui sous-tend ces fractures : l’impuissance. Celle que l’on peut ressentir à changer sa propre vie. Celle que l’on peut ressentir à agir sur les désordres du monde. 

La force de la politique réside dans la capacité ou pas à entraîner un pays à croire à nouveau en lui, entraîner des citoyens à croire à nouveau dans leur destin, personnel et collectif, à retrouver une confiance ensemble et pas sur le mode nationaliste effrayant qui renaît lentement et sûrement au cœur de l’Europe, avec Victor Orban en Hongrie ou à ses frontières, avec Recep Tayyib Erdogan en Turquie. 

De tout cela, il n’est nulle part question dans le discours de l’exécutif, ni dans les actes d’ailleurs. Il n’est question que du plan de relance pour les entreprises et du plan sécuritaire pour « les braves gens ». Deux mauvaises jambes pour une mauvaise course folle vers ce qui pourrait être un désastre démocratique en 2022. On appelle cela jouer avec le feu.

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Cet article a 2 commentaires

  1. Emma

    Oui Macron joue avec le feu et les médias l’accompagnent. On assiste à
    Une zemmourisation de tous les médias.
    La violence de l’extrême droite c’était calmée après 1945. Elle reprend de plus belle avec pour caisse de résonnance les médias.
    On va droit dans le mur.

  2. Emma

    Excellent article de votre collègue A. Chemin dans le monde.fr « valeurs actuelles  » le faux pas des jeunes loups.
    Ou comment vous vous trompiez en défendant la nommination de Raguenel a Europe1. On constate aujourd’hui que le conseil de Buisson à ses jeunes loups d’extrême droite « investissez les médias  » a été suivi à la lettre et que l’objectif est atteint.

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