Samedi 9 mai, l’AFP informait que « la déforestation a atteint un record entre janvier et avril en Amazonie brésilienne : d’après les images satellites de l’Institut brésilien de recherches spatiales (INPE), un organe gouvernemental, 1.202 km2 de forêt ont disparu lors des quatre premiers mois de l’année ». C’est l’équivalent de 11 fois la surface de Paris qui a été ainsi défriché.

Des chiffres de déforestation toujours dramatiques

L’information a le mérite de pointer un triste constat : la déforestation de la planète par l’activité humaine reste une réalité aux conséquences dramatiques. Une récente étude publiée à la Fondation Jean Jaurès le rappelle : même si la FAO note un ralentissement du phénomène, l’ampleur de la déforestation reste considérable. Le taux annuel moyen de déforestation dans les régions tropicales a culminé dans la décennie 1981-1990 à 15,4 millions d’hectares (l’équivalent de la forêt française ou de la superficie de la Grèce), contre 11,3 millions d’hectares au cours de la décennie précédente. 

En solde net, c’est-à-dire déduction faite des replantƒlogisations à l’échelle mondiale, replantations qui n’ont rien à voir avec la qualité des forêts naturelles détruites en Amazonie, Afrique ou Océanie, la déforestation s’est stabilisée aux alentours de 3,3 millions d’hectares entre 2010 et 2015. La destruction de forêts naturelles se poursuit encore au rythme de 6,5 millions d’hectares par an. Entre 1990 et 2015, c’est 129 millions d’hectares de forêts qui ont disparu. Deux fois la superficie de la France (FAO, Evolution des ressources forestières mondiales, 2015). 

La destination des terres défrichées est connue : elles sont transformées en zones urbanisées, infrastructures de transport ou terres agricoles, pour une production de subsistance, mais aussi et surtout, bien que dans des proportions variables, pour des cultures de rente (70% en Amérique du Sud, 30% en Afrique) qui alimentent le commerce international de commodités agroalimentaires, souvent destinées à l’exportation (soja, huile de palme…). 

Sur le front brésilien, les efforts faits par le Président Lula ( la déforestation annuelle a diminué : de 27000 km2 en 2004, elle est passée à 4650 km2 en 2011- 2012, un chiffre proche de l’objectif du plan national de lutte contre le changement climatique pour 2020, fixé à 3 900 km2)  ont été très clairement remis en cause depuis par Jair Bolsonaro qui fait de l’Amazonie le champ de son expansion économique à courte vue pour son pays comme pour le monde). Pour la première fois depuis 2008, la déforestation aurait ainsi dépassé les 10 000 Km2 lors de la première année du mandat Bolsonaro au point que les populations autochtones se sont soulevées créant des groupes de « gardiens de la forêt pour protéger ce qu’ils nomment leur maison (cf. Reportage Véronique de la Viguerie et Manon Quérouil-Bruneel pour Paris Match).

La responsabilité de nos modes de développement

De ce point de vue, nous ne pouvons plus ignorer la responsabilité de nos propres modèles économiques et du commerce mondiale agricole. Il y a exactement un an, le G7 publiait à Metz une déclaration sur l’arrêt de la déforestation, notamment grâce à des chaînes d’approvisionnement durables pour les produits agricoles de base qui pointait notamment la responsabilité du commerce agro-alimentaire mondial dans la destruction des forêts. « Nous reconnaissons le lien entre la déforestation et la demande croissante de matières premières agricoles », disaient les chefs d’État. Ils exprimaient, dans la suite et avec les mots que la diplomatie sait faire le moins comminatoires possibles, leur «  volonté d’envisager des mesures pour mettre en œuvre des chaînes d’approvisionnement durables en produits agricoles, tout en renforçant le dialogue, la transparence, la surveillance et la responsabilité sur les chaînes d’approvisionnement agricoles présentant un risque de déforestation ». N’empêche, c’est dit. 

Le Président Macron était plus précis le 26 août dernier à Biarritz en reconnaissant notre responsabilité au moins partielle dans la déforestation. On se souvient de sa passe d’arme avec un Président brésilien connu pour ses outrances et son mépris du monde. A chaque nouvelle statistique, Bolsonaro parle de mensonges, accusant même les ONG de mettre le feu à l’Amazonie pour gagner de l’argent… Jair Bolsonaro qui pense que le Brésil n’a aucune dette vis-à-vis de la planète en matière de préservation de l’environnement, s’assoit en fait sur l’ensemble des accords internationaux comme celui issu du sommet de Rio. Certes, en la matière, les instruments internationaux ne sont pas juridiquement contraignants, mais ils engagent les pays à protéger l’espace forestier. Après lui, le désert.     

Mais il faut le dire aussi, le président brésilien a beau jeu de se moquer du monde et d’étendre les « fronts pionniers », ces limites de la forêt que l’on défriche toujours plus pour installer élevages puis grandes cultures. Les échanges mondiaux agricoles sont au cœur de sa politique de déforestation. Son objectif est bien d’inonder les marchés notamment des protéines végétales produites sur le sol brésilien au détriment de la forêt qu’il faut défricher pour nourrir notamment les élevages européens. Bolsonaro ne fait cyniquement que vendre la puissance agricole de son pays, ce que le Président Giscard d’Estaing avait traduit, pour nous, le « pétrole vert » de la France en son temps… Le complexe agro-alimentaire-sylvicole mondial dans son état de développement actuel promeut ainsi la déforestation importée par sa structuration productive. 

Dépendante en protéines végétale pour ses élevages, l’Europe se tourne donc vers les marchés extérieurs. En 2018, 50 % des importations de graines de soja de l’Europe provenaient des États-Unis et 36 % du Brésil qui ne cesse d’accroitre la part de ses terres dévolue à cette culture puisque désormais l’on parle de 63,9 millions d’hectares de soja cultivés au Brésil avec une récolte qui devrait atteindre 120,4 millions de tonnes en 2019-2020. 

Le Brésil s’est installé comme un géant agricole derrière l’Europe et les États-Unis. La demande de soja, notamment a considérablement augmenté ces dernières années du fait notamment du bras de fer entre les USA et la Chine qui a conduit cette dernière à reporter ses importations des USA vers le Brésil, l’Europe gardant la seconde place derrière la Chine en terme d’importation de Soja. La dépendance européenne en protéines végétales à destination de l’alimentation animale accentue la déforestation des forêts naturelles. 

Un autre facteur de déforestation réside dans l’accroissement de la demande mondiale de biocarburants. L’OCDE remarque ainsi que «le maïs, la canne à sucre et l’huile végétale contribuent maintenant pour une large part à la fabrication de carburants renouvelables » (Perspectives agricoles de l’OCDE et de la FAO 2019-2028, p.40). Au Brésil, l’objectif de réduction des émissions de gaz à effet de sert dans les transports va augmenter les besoins en éthanol de 7,5 Mds de litres d’ici 2028, accroissant la demande de canne à sucre, avec les effets que l’on peut imaginer sur la forêts…. puisque Jair Bolsonaro a levé en novembre 2019 l’interdiction de plantation de canne en Amazonie qu’avait mis en place son prédécesseur Lula. mais il n’y a pas que le Brésil qui soit touché par le phénomène. On sait par exemple que l’huile de palme indonésienne contribue à la réduction des forêts naturelles. 

Pour lutter contre cette pente infernale, des accords internationaux ont été signés. Il faut citer la Déclaration de New York du 23 septembre 2014 sur les forêts. Elle comporte deux engagements volontaires : D’abord réduire de moitié le rythme de disparition des forêts naturelles d’ici 2020, avec un objectif de zéro perte en 2030. Ensuite, favoriser la reconstitution des forêts dégradées en restaurant 150 millions d’hectares d’espaces forestiers détériorés avant 2020, puis au moins 200 millions d’hectares supplémentaires avant 2030 (cf. Mohamed Ali Mekouar, Revue juridique de l’environnement). Il faut ensuite citer outre la COP 21 qui implique des conséquences évidentes sur la gestion durable des forêts, la Déclaration d’Amsterdam du 7 décembre 2015, signée par le Danemark, la France, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Norvège et le Royaume-Uni ambitionne ainsi de supprimer la déforestation de la chaine d’approvisionnement agricole. 

Relocaliser les usages de l’espace forestier – un mouvement à accentuer

Si la situation générale peut sérieusement inquiéter, c’est que, comme l’indique une réponse ministérielle d’octobre 2019 sur la déforestation, « L’impact de la déforestation sur le climat est significatif, puisqu’il représente environ 11 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre ». À cela, il faut ajouter les dégâts en termes de biodiversité. La forêt regroupe en effet 75% de la biodiversité mondiale. Elle est à ce titre un réservoir extraordinaire pour la connaissance du vivant, la découverte de molécules notamment pharmaceutiques… et la santé globale dont nous découvrons avec le Covid-19 qu’elle est un concept fondamental de notre avenir planétaire.

Derrière cela, le phénomène de la déforestation est en réalité très composite, inégalitaire selon les régions du globe. Ainsi la superficie des zones forestières s’est-elle stabilisée dans les régions tempérées développées depuis un siècle. En France, par exemple, nous sommes passés, entre 1912 et 2012, d’environ 10 M ha de forêts et bois à 16 M ha pour atteindre presque 17 M aujourd’hui. Le phénomène est intéressant car il relève de facteurs différents. D’une part une politique dynamique de reforestation après guerre, sous l’égide du Fonds Forestier National (FFN), qui prévoyait des aides publiques au reboisement. D’autre part une reforestation naturelle sur les terres agricoles abandonnées à leur destination, ce qu’on appelle le phénomène de la déprise agricole. Là où l’agriculture recule, la forêt avance.  

L’on pourrait alors poser la question du modèle alimentaire européen, de son incapacité à relancer véritablement une politique de culture des protéines végétales sur son sol. Sans doute est-il essentiel de pouvoir préserver un fort excédent commerciale alimentaire. C’est la preuve d’une indépendance possible dans un secteur éminemment stratégique. Nous pouvons et devons apporter notre part à la production de céréales que certains pays ne pourront cultiver. Mais ce modèle peut-il durablement continuer sur des déséquilibres qui nous rendent dépendants de la déforestation pour nourrir nos élevages, déforestation que nous savons par ailleurs porteuse d’un risque d’effondrement climatique.  

C’est dès-lors d’une réflexion d’ensemble de l’équilibre agriculture forêt sur nos territoires dont nous avons besoin. Ces jours-ci, la relocalisation agricole est appelée des vœux non seulement des pouvoirs publics mais aussi des agriculteurs.  

La mise en œuvre de l’agroécologie depuis la loi du 13 octobre 2014 a affirmé un tournant agricole non démenti depuis. Celle-ci pourrait trouver son prolongement dans une politique relative au territoire forestier qui repose non seulement sur une gestion durable des forêts (largement existante en France notamment de puis la loi d’orientation pour la forêt du 9 juillet 2001) mais qui devrait être mieux accompagné d’une volonté de développement industriel de la filière bois pour transformer des essences locales sur le territoire plutôt que d’exporter les grumes ailleurs… Enfin, les deux espaces forestiers agricole et forestiers peuvent aussi trouver matière à complémentarité dans le développement de l’agro-foresterie dont l’INRAE a démontré l’apport en matière de dépollution, de qualité et quantité des eaux… 

La Stratégie nationale de Lutte contre la déforestation importée (SNDI) publiée le 14 novembre 2018 est un pas politique très conséquent qui se situe dans la suite d’un long mouvement qui a aboutit préalablement au plan climat de juillet 2017 après les déclaration de New York, la Cop 21… Unique en terme de démarche étatique, celle-ci définit la déforestation importée comme : « L’importation de matières premières ou de produits transformés dont la production a contribué, directement ou indirectement, à la déforestation, à la dégradation des forêts ou à la conversion d’écosystèmes naturels en dehors du territoire national ».

Au-delà des actions sur les chaines logistiques, sur les coopérations internationales…, la SNDI interroge aussi sur les actions internes que nous pouvons réaliser pour échapper à certaines pratiques des échanges internationaux. Nous pouvons ici noter deux instruments opérant avec le  plan national de la forêt et du bois (PNFB) et la stratégie bioéconomie

Ces deux instruments d’orientation politique peuvent nous donner, avec la révision des politiques agricoles européenne et nationale, les moyens d’action interne pour refonder un contrat forestier national qui prenne en compte les usages forestier et agricole de nos territoires. Cela représente 80% de la surface nationale. Une paille.  

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