Jardin Partagé à Paris, 14ème Arrondissement - Photo ©️ Daniel Perron.
Jardin Partagé à Paris, 14ème Arrondissement - Photo ©️ Daniel Perron.

Il y a quelques jours, la nomination en tant qu’Adjointe chargée de l’Agriculture et de l’Alimentation de la mairie de Paris d’Audrey Pulvar a été l’objet de nombreuses railleries sur les réseaux sociaux. Au-delà des classiques attaques sur la personne d’Audrey Pulvar, était en cause la supposée inutilité d’une telle fonction dans la capitale française, qui serait donc le marqueur d’une dérive boboïsante de l’équipe municipale d’Anne Hidalgo.

Passons les attaques personnelles sur les réseaux sociaux qui servent de dépotoirs aux acrimonies multiples. Il faut en revanche s’intéresser aux critiques liées à la délégation municipale : agricole et alimentaire portée par Audrey Pulvar.

Ces critiques rejoignent en réalité l’idée que les urbains ne seraient pas légitimes à parler agriculture. D’une part, nous aurions déjà avec le ministère de l’Agriculture un objet administratif trop lourd. D’autre part, cette activité étant par essence réservée au monde rural, la ville serait disqualifiée. Derrière cela, se cache une vieille opposition urbain/rural qui a pu trouver en France des ressorts politiques très forts notamment au cours de la troisième République mais dont souffre encore notre paysage politique; le rural étant schématiquement renvoyé au conservatisme et l’urbain au progressisme. Les récentes élections municipales pourraient montrer de ce point de vue une permanence de certains clivages, avec la poussée des préoccupations écologiques dans les grandes villes. Mais cela ne reflète en réalité pas tant l’état des populations actuelles que les préoccupations de celles-ci en réaction à leurs environnements de vie. Le nombre de provinciaux à Paris devrait suffire à montrer que le décalage avec le monde rural n’est pas inné mais qu’il est bien le fruit d’une expérience de vie urbaine qui modifie les perceptions des besoins quotidiens, ce qui est ensuite exprimé dans les choix politiques.

Or, rien n’est plus faux que de considérer l’Agriculture comme une activité dont seul le monde rural serait dépositaire. D’abord parce que l’Alimentation est l’affaire de chacun d’entre-nous et que l’on a modifié la production de l’alimentation pour répondre aussi à une certaine modernité urbaine sinon par attrait pour les conditions de vie du monde ouvrier urbain. Il faut ici en effet se rappeler que les orientations des structures agricoles (nombre et taille des exploitations) ont été pensées au début des années 1960 en regard du standard de vie des ouvriers qu’il fallait rejoindre, et en regard du besoin d’industrialisation des processus de production pour nourrir la population urbaine en pleine explosion démographique. En tant qu’il est client et prescripteur de son alimentation, le monde urbain a donc légitimement le droit de penser l’Agriculture et la transformation par l’industrie agroalimentaire de ce qu’il mange. 

Ensuite, déconsidérer l’agriculture urbaine montre une relative méconnaissance des enjeux alimentaires mondiaux. Celle-ci participe déjà à la sécurité alimentaire mondiale à travers l’apport local de produits maraîchers, de lait et d’œufs qui sont autant de produits frais qui ne supportent pas l’attente liée à des infrastructure défaillantes dans certains pays.

Alors rapporteur spécial pour l’alimentation de l’ONU, le juriste belge Olivier de Schutter expliquait en 2010 l’importance de la redécouverte de l’agriculture urbaine dans les pays du Nord comme élément de remise en cause du paradigme dominant du « Food system ». C’est bien à cette remise en cause, que la catastrophe climatique rend plus impérieuse chaque jour passant, que répond la nomination d’Audrey Pulvar. En installant officiellement une compétence agricole et alimentaire au sein de l’équipe municipale parisienne, la majorité de la ville fait sienne la stratégie de diversification et de relocalisation alimentaire qui sont des réponses aux dérives d’une industrie alimentaire chaque jour plus concentrée qui ne sait plus rémunérer les agriculteurs à la hauteur de leur travail et peine encore à répondre aux besoins de relocalisation exprimés par des segments de plus en plus importants des consommateurs. Si nous ne voulons pas vivre dans les monades urbaines de Robert Sylverberg (le titre original est : The world inside), il va nous falloir réinventer l’espace urbain, le renaturer. Les jardins partagés sont un élément de cette renaturation; les projets de forêts urbaines un autre mais l’on ne saurait être complet sans l’apport d’espaces de productions alimentaires.

Loin d’être opposée au monde rural et aux agriculteurs, cette reprise en main par les villes de leurs politiques alimentaires pourrait être une chance en ce qu’elle impliquera une éducation des urbains aux problématiques de la production. De ce point de vue, il serait intéressant que Audrey Pulvar puisse travailler de concert avec Patrick Bloche, adjoint chargé notamment de l’éducation et de la petite enfance. Les écoles sont en effet un lieu propice à l’éducation alimentaire à travers les cantines dont la mairie est responsable. Bien sûr la thématique du gaspillage est essentielle comme l’a montré le succès de la démarche de la loi contre le gaspillage alimentaire, mais elle n’est pas la seule. Savoir ce que l’on mange, comment et par qui cela est produit… fait partie de la compréhension des enjeux dont sont en charge les agriculteurs au quotidien.

À cet égard, la discussion avec des porteurs d’expériences locales réussies est essentielle pour les villes. Les départements de la Dordogne et du Gers, par exemple, sont pionniers dans certaines politiques alimentaires locales et peuvent servir de point d’appui. La Dordogne a ainsi inauguré en 2019 à Belvès un premier lycée 100% bio qui ne sert plus que des produits locaux et de saison. Selon le Président du département de la Dordogne, Germinal Peiro, cela implique à la fois la formation des personnels des cantines et l’éducation des élèves à ce qu’ils mangent. Dans le Gers, le président Philippe Martin est quant à lui l’un des pionniers de la politique d’approvisionnement en produits locaux dans les marchés publics et a fait juridiquement avancer ce sujet… Par ailleurs, depuis la loi de 2014 la construction des projets alimentaires territoriaux sont inscrits comme éléments de renouvellement des politiques publiques alimentaires de la fourche à la fourchette. Avec plus de deux millions d’habitants, on peut imaginer la puissance d’entrainement formidable d’une collectivité territoriale comme Paris en lien avec les départements limitrophes.  Audrey Pulvar a déjà pu commencer le travail avec la Seine Saint-Denis à cet égard. Elle devra, c’est certain, travailler non seulement avec les autres Départements mais aussi avec la Région (dont les terres agricoles représentent un peu moins de 600 000 hectares) sur ces problématiques dont est en charge spécifiquement l’Agence des Espaces Verts (AEV) de l’Ile de France qui traite ainsi des questions de changement de destination des terres agricoles.

Au fond, ceux qui ont attaqué la mairie de Paris et Audrey Pulvar sur l’autel de l’absence de légitimité de l’urbain dans le développement agricole semblent avoir plusieurs trains de retard quant aux enjeux portés ici. Déjà, en 1987, le fameux rapport Bruntland (« Notre avenir à tous ») encourageait les gouvernements à soutenir l’agriculture urbaine, marquant notamment la communauté de destin entre les villes et leur arrière-pays. Sans doute cela n’est-il pas assez passé dans les faits notamment dans une Europe désormais peuplée de 75% d’urbains dont on pourrait attendre un discours identifié sur le développement agricole urbain au sein de la PAC. Si en avril 2017 le Parlement européen a encouragé des institutions de l’Union à instaurer des incitations pour le développement de fermes urbaines, rien n’a encore été fait mais l’on pourrait envisager que, dans le cadre du Green new deal post Covid, cette question soit désormais sérieusement abordée. 

Sur le plan politique local, le succès, en France, du pacte de Milan sur l’agriculture urbaine de 2015 dans les métropoles montre d’ailleurs qu’il ne s’agit pas d’un sujet politiquement réservé à la gauche mais qu’il touche en réalité l’ensemble des équipes municipales des grandes villes quelle que soit leur étiquette politique dans la gestion de leur espace, la définition de leur politique alimentaire et leurs relations avec les territoires limitrophes. C’est le signe que nous sommes en train de changer de paradigme dans la préhension des enjeux alimentaires et de l’occupation territoriale de l’espace.

Rappelons juste un fait juridique. La définition de l’Agriculture ne tient pas compte du territoire mais de la nature de l’activité exercée. L’article L. 311-1 du code rural dispose notamment que :

« Sont réputées agricoles toutes les activités correspondant à la maîtrise et à l’exploitation d’un cycle biologique de caractère végétal ou animal et constituant une ou plusieurs étapes nécessaires au déroulement de ce cycle ainsi que les activités exercées par un exploitant agricole qui sont dans le prolongement de l’acte de production ou qui ont pour support l’exploitation ». C’est dans l’affiliation des actifs au régime de protection sociale agricole qu’un problème peut se poser. Mais cela touche la définition sociale et fiscale de l’agriculture qu’il faut décaler de sa définition matérielle en tant qu’activité.      

L’Agriculture et la politique alimentaire des villes va aussi impacter en principe les politiques d’urbanisme de celles-ci. Bien sûr, l’on pense d’abord à l’usage des toits parisiens, aux « parisculteurs », lorsque l’on parle maraichage, à l’image des immeubles végétalisés. Mais cela est bien plus vaste. La bataille autour des friches parisiennes en est un exemple. Il faut ici penser l’espace urbain d’une façon novatrice. Il serait même intéressant d’impliquer les équipes municipales dans la définition d’une politique tournée autour du concept de santé unique (One Health) qui impose de penser la santé de manière systémique en repensant le rapport des habitants aux lieux habités. En charge de l’alimentation, Audrey Pulvar devrait ainsi avoir son mot à dire dans le choix des infrastructures urbaines, dans les choix commerciaux propice au développement d’une agriculture de proximité… tant le sujet qu’elle est chargé de porter se place au cœur d’un paradigme urbain nouveau.

La crise sanitaire de la Covid que nous traversons a conduit à l’accélération de nombreuses réflexions sur le monde d’après. Dans celles-ci, notre rapport à la nature et à l’alimentation a été quelque peu chamboulé. Peut-être va-t-on redécouvrir le caractère stratégique de l’Agriculture et de l’alimentation dans l’organisation de nos vies. Cela dit, le chemin reste encore long. Sur une superficie de 10540 hectares Paris ne compte qu’un peu plus de 30 hectares d’agriculture urbaine (selon le site de la mairie de Paris), soit 0,28% de sa superficie. On peut relever ici le caractère encore anecdotique de cette surface. Mais le sujet n’est pas celui-ci. Il réside tout entier dans la prise de conscience d’une implication urbaine dans le développement agricole et dans la stratégie alimentaire.  

Le pas franchi par la Mairie de Paris doit être regardé comme stratégiquement essentiel dans la définition d’une nouvelle politique territoriale urbaine alimentaire. Il devra s’accompagner de véritables discussions dans chaque arrondissement non seulement pour la politique urbanistique de Paris mais également avec la société du Grand Paris et avec les collectivités territoriales partenaires. Peut-être les urbains comprendront-ils mieux ainsi, à terme, le sens des solidarités territoriales.

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