Des Indiens devant l'Hôpital de lutte contre la Covid-19, à Manaus. - Photo: Luciano Abreu / Rede Amazônica
Des Indiens devant l'Hôpital de lutte contre la Covid-19, à Manaus. - Photo: Luciano Abreu / Rede Amazônica

Les chiffres ont tourné en boucle, plaçant le Brésil à la deuxième place du palmarès macabre des pays où le coronavirus a fait le plus de morts, avec la plus forte hausse quotidienne jamais enregistrée depuis le début de l’épidémie : 1. 473 décès supplémentaires en 24 heures jeudi. Plus de mille les ont rejoints vendredi. Le nombre total de décès au Brésil a désormais franchi la barre des 35.000 et on relève plus de 600.000 cas confirmés. En réalité, si l’on rapporte les décès au nombre d’habitants, le Brésil est quatorzième. Malheureusement, ce constat n’est que provisoire, car l’épidémie n’a pas atteint son pic, prévu pour mi-juin.

Les pires projections annoncent 125.000 victimes d’ici au mois d’août, plusieurs facteurs se combinant pour que la situation de ce pays de près de 210 millions d’habitants, déjà désastreuse, vire à la catastrophe incontrôlable : la folie de Jair Bolsonaro s’ajoute à un système de santé incapable de faire face au flot continu et croissant de patients gravement atteints, exsangue après les coupes budgétaires, et en proie aux pénuries, de médicaments et de respirateurs notamment. Seulement 10 % des municipalités brésiliennes disposent de lits de soins intensifs. Sur le terrain, ce sont les gouverneurs des 27 États qui tentent de limiter la casse.

Vendredi, pour le troisième soir consécutif, le ministère de la Santé a publié les chiffres très tard dans la soirée. Il a par ailleurs changé la manière de divulguer les indicateurs, en omettant de présenter certaines données consolidées, a observé Globo. Le site du gouvernement, qui les publiait jusque-là, est « en maintenance » depuis vendredi soir. Bolsonaro s’est fendu de cinq tweets, samedi, pour justifier ce changement. « Les mesures permettent ainsi d’obtenir des données plus précises pour chaque région« , assure le Président brésilien.

L’armée aux commandes du ministère de la Santé

Une affirmation accueillie avec scepticisme sur le réseau social, où le chef de l’État est accusé de vouloir camoufler les vrais chiffres. Experts et membres des pouvoirs législatif et judiciaire se sont élevés contre cette décision, relate Globo. Il faut dire que l’armée a pris les rênes du ministère de la Santé, après que Nelson Teich a claqué la porte du gouvernement en raison de son désaccord avec Bolsonaro sur la gestion de la crise sanitaire. Il est resté moins d’un mois au poste qu’il occupait depuis limogeage de Luiz Henrique Mandetta pour le même motif. Le général Pazuello, aux commandes depuis le 15 mai, a officiellement été nommé, le 3 juin, ministre de la Santé par intérim « mais pour longtemps« , a précisé Bolsonaro. Antonio Élcio Franco, numéro 2 du ministère, est également un militaire.

Farouchement opposé au confinement qui plombe l’économie, le Président brésilien n’a pas d’états d’âme. On l’a vu s’autoriser des bains de foule en enlevant son masque, inciter les citoyens à ressortir de chez eux, encourager ses partisans à manifester massivement contre le verrouillage là où il était en vigueur, se moquer ouvertement de la « petite grippe », multiplier les provocations, dont certaines ont fait des vagues, par exemple quand il a répondu en mode mariole à une journaliste qui l’interpellait sur le nombre grandissant de morts : « Et alors ? Je suis désolé. Vous voulez que je fasse quoi ? Je suis Messias [son deuxième prénom est « Messie »] mais je ne fais pas de miracle.»

Depuis que le Brésil est frappé par le coronavirus et que l’Amérique du Sud est devenue l’épicentre de la pandémie, la désinvolture du Président d’extrême droite, ses incartades à la Trump en encore plus dangereux et pathétique, son autoritarisme assumé, créent, parallèlement aux dégâts sanitaires, des remous politiques considérables.En pleine épidémie, opposants et partisans de Bolsonaro ont repris le sentier de la guerre et s’affrontent dans les rues, comme ça a été le cas à Rio de Janeiro et Sao Paulo dimanche dernier. Les pétitions en ligne pour la démocratie ou pour la destitution du Président se multiplient, alors que celui-ci sort ses muscles et nie la réalité d’un rejet qui gagne logiquement et heureusement du terrain.

Démission de Sergio Moro et enquête pour « ingérences politiques »

Au sommet, c’est aussi le grand bazar. Le 20 mai, deux mois après sa prise de fonctions, l’actrice de télénovélas Regina Duarte, secrétaire d’État à la Culture, a elle aussi quitté le gouvernement à la suite de tensions avec le chef de l’État.  La démission la plus significative, et la plus problématique pour Bolsonaro, est survenue un mois plus tôt : le ministre de la Justice a quitté le bateau ivre. Sergio Moro, qui a des ambitions pour la présidentielle de 2022 et que les sondages placent devant Bolsonaro en cas de duel entre les deux hommes, a dénoncé des « ingérences politiques » de sa part. En cause : le renvoi du chef de la police fédérale, un proche de Moro, lequel n’a pas mâché ses mots : « L’autonomie de la police fédérale est une valeur fondamentale qui doit être préservée dans un état de droit ».

L’ancien magistrat est réputé pour avoir mené l’opération « mains propres » [« Lava Jato »] qui a abouti à l’incarcération de nombreuses personnalités politiques, dont l’ex-Président de gauche Lula, libre depuis novembre après dix huit mois de prison. Sergio Moro accuse aujourd’hui le Président brésilien d’avoir limogé le chef de la police, qui était aussi son homme de confiance, parce que celui-ci refusait que Bolsonaro ait accès à un dossier mettant en cause un de ses fils, suspecté de malversation. Une enquête visant le chef de l’État a été ouverte par le procureur général de la République, après le feu vert de la Cour suprême du Brésil.

La plus haute instance du pouvoir judiciaire brésilien, par une décision de 55 pages signée du juge Celso de Melo le 22 mai, a autorisé la diffusion de la vidéo d’une réunion ministérielle du 22 avril où l’on voit Bolsonaro faire l’étalage de ses nombreuses qualités, vulgarité comprise. Surtout, ce document visuel, explique le Jornal Noroeste (Santa-Rosa), constitue selon Moro une preuve de l’interventionnisme du Président dans les affaires de la police fédérale.. Un opération de la police fédérale, ciblant huit députés, des bloggueurs ou hommes d’affaires bolsonaristes pour diffusion de fake-news et menaces à l’encontre des juges de la Cour suprême, a été menée le 27 mai. Elle a donné lieu à une trentaine de perquisitions.

Pendant ce temps, le virus s’est largement propagé dans le pays depuis qu’il a débarqué fin février à l’aéroport de Sao Paulo. D’abord dans la capitale économique de 12 millions d’habitants, qui a construit dans trois cimetières autour de la ville des parcelles funéraires verticales pour mieux ranger ses morts. Selon les chiffres communiqués hier par le gouvernement et publiés par Globo, l’État de São Paulo affiche 8.842 décès par la covid-19. Il fait partie des cinq les plus touchés avec Rio de Janeiro (6 .473), Ceará (3.890) et Pernambuco (3.205). On dénombre 134.565 cas positifs à São Paulo, 63.066 à Rio de Janeiro, 61.595 à Ceará, 48. 049 à Pará et 47. 666 à Amazonas.Comme aux États-Unis, ce sont les plus pauvres les plus touchés, et la crise sanitaire creuse des inégalités sociales déjà criantes. Le virus se répand désormais comme une traînée de poudre, ce qui suscite l’inquiétude de nombreux observateurs. Dispensaires bondés, hôpitaux de campagne transformés en mouroirs, fosses communes, se sont fondus partout dans le pays dans un décor de misère et de désolation.

Les tribus indigènes d’Amazonie en danger

Le coronavirus affecte même aujourd’hui les endroits reculés du Brésil et fait des ravages au sein des tribus indigènes où les soins de santé de base sont souvent précairess. Selon l’Articulation des peuples autochtones du Brésil (APIB), association qui regroupe les 305 tribus du Brésil, le nombre de morts parmi les populations autochtones du est passé de 28 fin avril à 182 au 1er juin. 

Le site Amazonia rapporte que selon Erik Jennings, médecin proche des populations autochtones, le nombre réel de victimes est bien supérieur.
« La réalité d’aujourd’hui est bien pire », a-t-il déploré, ajoutant qu’un manque sévère de tests rendait difficile toute évaluation d’une situation déjà dramatique.

Douglas Rodrigues, un autre médecin, qui travaille avec les populations indigènes depuis 30 ans, craint le pire pour les tribus de l’État d’Amazonas, « où les seuls hôpitaux publics équipés de ventilateurs se trouvent dans la capitale Manaus et sont déjà pleins ». L’Organisation panaméricaine de la santé juge en tout état de cause le taux de contagion parmi les populations autochtones d’Amazonie très préoccupant. « Beaucoup sont malades dans le village et nous n’avons aucune aide », a confié  Itamaré Surui, du village de Sororó, qui pleure la mort de son membre le plus âgé, le conteur Warini Suruí, décédé jeudi d’une pneumonie.

Ça n’empêche pas Bolsonaro de faire le malin : aujourd’hui, depuis Brasilia, il a menacé de quitter l’OMS, comme son copain Trump. « Soit l’OMS travaille sans parti pris idéologique, soit nous la quittons aussi. Nous n’avons pas besoin de gens de l’extérieur pour donner leur sentiment sur la santé ici ». Ret’nez moi.

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