Angela Merkel et Emmanuel Macron, célébrent le 55e anniversaire du Traité de l'Élysée, le 22 janvier 2018
Angela Merkel et Emmanuel Macron, célébrent le 55e anniversaire du Traité de l'Élysée, le 22 janvier 2018

Alain Christophe est agrégé d’Allemand.
Au delà des clichés habituels (les Français sont romantiques, les Allemands sont pragmatiques etc. etc.), Alain Christophe nous explique à quel point la pandémie met en évidence les différences politiques, sociales et institutionnelles entre nos deux pays.

La sobriété contre le romantisme

Il n’est pas nécessaire de disposer de connaissances approfondies des différences structurelles entre la France et l’Allemagne pour percevoir la manière, presque diamétralement opposée, avec laquelle Angela Merkel et Emmanuel Macron ont communiqué sur le sujet.

À cause de conditions hospitalières et sanitaires, la position initiale de la Chancelière allemande était évidemment éminemment plus confortable que celle du Président français. Lors de toutes ses interventions, Angela Merkel est apparue sereine et déterminée, ses explications étaient d’ordre scientifique et pragmatique, à aucun moment, elle n’a fait preuve de paternalisme ou de condescendance morale. La durée même de ses interventions témoigne d’une simple volonté d’informer et de communiquer de façon factuelle. Sans vouloir s’appesantir sur cette notion, le cliché du pragmatisme à l’allemande s’en trouverait-il vérifié ?

Inversement, même si cela nous est familier, on ne manque pas d’être surpris par les interventions d’Emmanuel Macron : des communications longues, à l’argumentation confuse, qui mêlent différents niveaux de langage, des données factuelles associées à des références littéraires ou philosophiques pas toujours pertinentes ou maîtrisées. Mais surtout, on est frappé par la gestuelle et les mimiques du Président français, ainsi que par la teneur émotionnelle de ses propos, ou du moins qui se veulent comme tel. Du point de vue des Allemands, ce n’est pas nécessairement choquant, ils y voient à l’œuvre (encore un cliché vérifié ?) un certain romantisme à la française, une façon typiquement latine de virevolter autour d’un sujet. En France, l’analyse en est bien différente ; voici ce que note l’historien Johann Chapoutot à ce sujet : « Les citoyens allemands ont été considérés comme des adultes responsables et Angela Merkel leur a tenu un discours calme rationnel (…) loin des propos exaltés et belliqueux de Macron. Celui-ci nous a parlé comme des enfants. » On ne saurait mieux dire.

Le pouvoir absolu de la Vème République contre le pouvoir relatif du fédéralisme

Cependant, il faut bien reconnaître que dans un cas comme dans l’autre, les paroles comptent peu face aux actes. Or, dans le cas de la France, surtout comparée à l’Allemagne, il n’y a évidemment aucune raison, pour ainsi dire, de fanfaronner. D’où une difficulté majeure pour le Président français de justifier ses choix et une volonté évidente de conférer à son discours, en compensation, une valeur d’acte politique en exhortant les Français à être patients, courageux, volontaires, travailleurs etc.

Un procédé et des injonctions auxquelles Angela Merkel n’a pas eu recours. Mais, et c’est ici le cœur de notre propos, cela n’est pas dû aux circonstances : les modes de communications français et allemands que nous avons évoqués plus haut ont une constance, bien au-delà de cette situation exceptionnelle. Nous touchons là au point névralgique des différences politico-culturelles entre les deux pays. Il n’est pas question d’évoquer une quelconque « âme » française ou allemande qui se manifesterait tout au long de l’Histoire, mais des différences d’ordre structurel qui conditionnent le mode de gouvernance. Le parlementarisme et le fédéralisme allemands ne sont pas loin d’être aux antipodes de la Ve République française. Les citoyens français ne sont pas toujours conscients des pouvoirs immenses dont dispose le Président français : ses prérogatives sont sans comparaison avec celle du Chancelier allemand, qui n’est pas élu au suffrage universel direct et dépend directement de sa majorité parlementaire, et ne peux donc pas (on oublie en France l’énormité de ce pouvoir dont dispose le Président) dissoudre le parlement.

Comment au sein d’une démocratie peut-on encore tolérer qu’un dirigeant élu puisse renvoyer 577 députés, élus pourtant eux aussi au terme d’une procédure électorale tout aussi valable que la présidentielle ? Un tel pouvoir est, au vu du passé allemand, totalement inconcevable dans l’Allemagne moderne, où grâce au fédéralisme et à la Constitution allemande, le pouvoir est beaucoup plus partagé ; voici ce qu’écrit Anna Di Mario à propos du « Grundgesetz » (la loi fondamentale allemande) : « Le Grundgesetz a été écrit après une décennie de dictature, guerre et horreur. Il contient toutes les sauvegardes pour que plus jamais cela ne puisse se reproduire. Il force tous les acteurs de l’État à un dialogue permanent tout en incitant à la stabilité. Il garantit les libertés et responsabilise les citoyens dont il régit les destins individuels. »

On l’oublie souvent (ou on l’ignore), mais l’Allemagne dispose aussi d’un Président, à la fonction surtout protocolaire, tandis que le Chancelier/la Chancelière a un rôle beaucoup plus pragmatique. Contrairement au Président français, la Chancelière n’est pas investie d’une mission symbolique et ne cherche pas, comme nous l’avons déjà évoqué, à incarner à elle seule l’Etat allemand ou les Etats allemands : encore une dimension – le fédéralisme – qui échappe souvent à certains médias ou décideurs français. En dépit de la décentralisation, la France reste comparativement très centralisée et cette hiérarchie descendante est ainsi nettement plus marquée qu’en Allemagne : le comportement autocratique des certains préfets est significatif et, une telle façon d’exercer le pouvoir est totalement inconcevable en Allemagne. Aucun administrateur ou décideur politique n’aurait survécu politiquement aux violences policières observées en France ; de ce point de vue, la mentalité allemande se rapproche beaucoup de celle des pays scandinaves où la probité des politiciens n’est pas un vain mot, et où un manquement parfois minime (du moins dans l’état d’esprit français) conduit en général à une démission. On se rappelle aussi le cas de certains politiciens allemands forcés de démissionner après avoir été convaincus de plagiat (dans la rédaction de leur doctorat, notamment). Sans s’attarder sur le sujet, la comparaison avec les « affaires » en France n’est pas flatteuse pour la classe politique française.

Paternalisme, quand tu nous tiens

En France, une des manifestations les plus flagrantes de la concentration des pouvoirs et de l’autoritarisme est le paternalisme dont font parfois preuve les décideurs politiques : manifestement, l’analyse d’E. Kant qui voit dans le paternalisme en politique la plus grande forme de tyrannie qui soit, a été oubliée. Aussi bien Najat Vallaud-Belkacem, lors de la présidence précédente, que Sibeth N’Diyae, porte-parole du gouvernement actuel, ont loué l’attitude paternaliste de leurs Présidents respectifs. Certes, en Allemagne, Angela Merkel est parfois affectueusement nommée « Mutti » (maman), mais il s’agit d’une réaction populaire et ironique, et en aucun cas d’une revendication d’un des membres du gouvernement.

Ici encore, la communication gouvernementale est formellement très différente : en France, le Président et les membres du gouvernement ne cessent, manifestement sans concertation, de prendre la parole dans les médias et sur les réseaux sociaux, pour annoncer ou justifier leurs mesures : une cacophonie qui rend dubitatifs même les esprits latins les plus aguerris. Angela Merkel ne s’exprime pas personnellement sur les réseaux sociaux, une réserve qui n’est pas à rattacher seulement à sa personnalité, mais aussi à la perception des fonctions politiques par les citoyens allemands. On ne peut manquer, ici, d’évoquer une anecdote révélatrice : en 1991, une jour avant sa nomination officielle au poste de ministre des femmes et de la jeunesse, Angela Merkel reste injoignable, au point que le ministre des télécommunications lui prête pour quatre semaines un radiotéléphone (l’ancêtre du portable). Un tel détachement et une telle modestie dans l’exercice des plus hautes fonctions de L’État sont, pour ainsi dire, inconnus en France.

Parmi les clichés qui circulent aussi à propos des Allemands, on ne peut manquer de citer une qualité qui leur est souvent reconnue: « le sens du collectif ». Ce que les commentateurs français (les journalistes sportifs notamment) sous-entendent par cette tournure, est une disposition d’esprit selon laquelle les Allemands seraient bien plus préoccupés par l’intérêt collectif que les Français. Comme tout cliché, certainement, il contient une part de vérité, mais provoque aussi une distorsion de perspective : les Français seraient plus individualistes et plus égoïstes, pendant que les Allemands seraient plus disposés à se sacrifier pour le bien commun, autrement dit, les citoyens allemands seraient plus disposés que les Français à renoncer à des avantages individuels.

C’est tout aussi vrai que faux ; si l’on considère que les Allemands ont accepté avec une certaine fatalité le recul du départ de l’âge de la retraite, on ne peut qu’approuver le cliché. Mais, ce cliché masque presque totalement le sens très pointilleux que les Allemands ont des droits individuels, un sens beaucoup plus marqué qu’en France, pour les raisons historiques et structurelles déjà évoquées ci-dessus. Ainsi, alors que la France se présente et est présentée comme le pays des droits de l’Homme, l’Allemagne s’avère bien plus progressiste en matière de droits individuels et sociaux. Et il ne s’agit pas ici seulement de constitution, de loi ou de réglementation, mais aussi d’une acceptation profonde et d’une appropriation sincère par la majorité des Allemands du principe de défense des droits individuels : qu’il s’agisse d’immigration, d’homosexualité ou d’égalité femmes-hommes, les droits de l’individu sont bien mieux préservés qu’en France.

Dans cette perspective, on pourrait objecter que certains traits de la personnalité allemande sont, pour les Français, forts déplaisants : en cas de d’infraction ou de délit constaté, les Allemands sont beaucoup plus prompts à la délation, alors qu’en France, c’est bien connu – difficile encore de mesurer le degré de pertinence de cette observation -, on préfère « laisser courir le voleur ». On est là au cœur des clichées et ce qui importe est moins la réalité observable que la mentalité dominante : si en France, on préfère ne pas dénoncer quelqu’un ayant commis une infraction (on pense aux appels de phares pour avertir de la présence de la Police sur les routes françaises) par souci de protéger l’individu face à la force punitive de l’autorité, les Allemands estiment, au contraire, que l’infraction faisant du tort à tous, dénoncer est un acte civique qui protège les droits de chacun. On retrouve ce type de dichotomie dans d’autres domaines : que les fonctionnaires aient le droit de faire la grève ne va pas de soit en Allemagne (ni dans d’autres pays nordiques, par exemple), où l’on considère que les fonctionnaires travaillent pour le bien public et qu’une grève lèse donc les droits des citoyens. On le voit tout est une question de point de vue et de critères.

Aussi fertiles que soient les clichés en matière d’humour, on ne peut réduire les Français à des buveurs de vin et les Allemands à des buveurs de bière. La coopération franco-allemande mérite mieux. Peut-être la crise du covid est-elle l’occasion de renforcer la coopération à la condition que ne ressurgissent pas, du côté français, certains réflexes ataviques.

Alain Christophe, agrégé d’Allemand.

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