Extrait de la couverture de la biographie "Charlie Parker" signée Frank Médioni et publiée par Fayard.
Extrait de la couverture de la biographie "Charlie Parker" signée Frank Médioni et publiée par Fayard.

« Parker, connais pas » chantait Johnny Halliday dans une indigeste production des années 1980 où il rendait pourtant hommage au génie Charlie Parker qu’il connaissait évidemment très bien et dont il vantait là le morceau « Lover man », et plus généralement l’apport musical : « Mais t’en fais pas Charlie / T’en fais pas, ta vie / A servi à quelque chose ».

Et pour le moins, la vie de Charlie Parker « a servi à quelque chose ». Le natif de Kansas City dont on fête le centenaire de la naissance cette année est l’un des principaux révolutionnaires du jazz et en fait plus généralement de la musique. Sans lui et ceux qui se jettent avec lui en triples croches dans des jam session d’arrières bars alimentées aux drogues les plus diverses, ce que vous écoutez aujourd’hui n’existerait peut-être pas. C’est cette révolution jazzistique que le journaliste Franck Médioni nous raconte dans une biographie musicale de Charlie Parker. Pour le moins, il y parvient parfaitement.

On connait le chef d’œuvre de Clint Eastwood : « Bird », qui s’attache à décrire l’ascension musicale et la descente aux enfers individuelle de Charlie Parker. Le réalisateur par ailleurs pianiste de jazz amateur rien moins que véritable spécialiste de la chose délivre là l’une de ses meilleures compositions avec un immense Forest Whitaker et une bande son qui sera oscarisée (la bande son reprend les enregistrements de Charlie Parker qui sont mixés avec de nouveau musiciens accompagnateurs). On connait moins la période principale de la révolution Parker qui débute à la toute fin des années 1930, explose en 1942 pour ensuite se disséminer partout. 

Moins qu’une bio, l’ouvrage de Franck Médioni nous convie à une plongée dans le mouvement musical de l’époque. Il répond à la question « quand et comment devient-on Charlie Parker ? ». Comment, finalement, Parker devient le Bird, le symbole de la liberté et du génie dont la vie consiste à se bruler les ailes. Sa lecture en est d’autant plus hypnotique qu’à chaque page il donne envie de s’arrêter pour fouiner sur le web les morceaux qu’il cite et qui ont tous leur place dans le panthéon musical du jazz. Pour l’auteur, Parker va ensauvager les nuits new-yorkaises de son style, et inventer presque par inadvertance le jazz moderne à travers ses improvisations constantes. 

Mais disons-le, le génie n’est pas né génie. Né en 1920, sa mère espère d’abord qu’il pourra faire des études, ce qui n’est pas fréquent à l’époque pour les Noirs américains. Et il en apparaît capable dans un premier temps, avant de rencontrer le saxophone. Après, c’est une autre mayonnaise qui monte. Adolescent « décrit comme antisocial and belligerent », il se marie alors qu’il n’a pas encore 16 ans et est déjà musicien en ayant obtenu une carte syndicale (aux USA il faut être admis par le syndicat pour travailler) en mentant sur son âge. Mais la vérité est qu’il est médiocre. L’une de ses premières sorties est catastrophique. C’est la scène d’une jam-session du Reno Club à Kansas City en avril 1937 où il monte pour étalonner son talent. C’est si déplorable que Jo Jones lui lance une cymbale aux pieds pour signifier la fin du game… Eastwood reprend évidemment cette scène. Médioni reprend une interview publiée post mortem du YardBird où il dit combien cette séquence et les rires qui ponctuent son exclusion de la scène l’ont blessé. C’est pourtant peut-être eux qui feront de lui le maître absolu. Il part et se dit qu’il reviendra plus fort qu’eux… Le génie, ici, s’appelle travail. Travail acharné, permanent, jusqu’à l’abrutissement, de 11 à 15 heures par jour à souffler dans le saxophone. Quelques semaines plus tard, il revient transformé. Ce n’est plus le même. « Charlie Parker est opiniâtre », écrit Médioni. En fait, il est déjà excessif. Et c’est l’excès qui sans doute définit le mieux sa vie, courte qui s’arrête en 1955. Bien avant le « sex, drug and Rock & roll », Parker illustre le « sex, drug & jazz ».

Vie courte, tempo ultra rapide. 300 à la noire parfois. Une dinguerie. Mais une vie entourée d’immenses musiciens et l’écoute de tous types de musiques dont la musique classique, ce qui n’est pas fréquent pour quelqu’un de son milieu à ce moment-là. Les vrais grands s’entourent de grands. Les influences sont connues. Lester Young est la principale référence de Parker qui écoute en boucle sa reprise du Lady Be Good de Gershwin en 1936. Kansas City est un haut lieu du Jazz. Le Count Basie orchestra y a ses quartiers. Voilà qui permet les rencontres, les apprentissages aux côtés des plus grands en s’introduisant le soir dans les boîtes où s’invente le nouveau son qu’il va ensuite modeler à sa façon.  

Il va quitter Kansas City, s’installer à New York. Sa femme a demandé le divorce dès 1938 et il mène déjà une vie très instable. 

A New York, les Noirs américains vont détrôner les orchestres de jazz classique à la Glenn Miller ou Benny Goodman en partant des quartiers chauds où tout le public va se libérer. Ici, pas de question de racisme, de ségrégation. Pas de couvre-feu pour les Noirs, pas de tabassages après arrestation qui sont les lots des musiciens noirs comme de tous les Noirs dans le sud profond. Les Noirs prennent la place qu’ils doivent avoir. Et certains d’entre eux sont plus que bons. Ils sont géniaux et inventent en direct les nouveaux codes musicaux sur la musique jazz dont ils détiennent les droits moraux mais ont été écarté des dividendes financiers.

Le morceau Cherokee sera l’un de ceux qui va conduire un soir de 1939 Parker à changer son jeu, en direct, en utilisant pleinement la ligne mélodique. Dans ce tout début des années 40, Bird invente son style. La première trace d’un solo que nous ayons de lui réside dans le morceau Swingmatism enregistré en 1941, nous dit Franck Médioni. Style vert, encore. Pas le Parker des années à venir mais déjà tranchant.  

Le virage est peut-être pourtant déjà pris avec cette rencontre de Dizzy Gillespie à Kansas City en 1939 avant de partir pour la grande pomme. Diz va être le maitre incontesté de la révolution be bop qui va tout emporter sur son passage et dans laquelle Bird prendra place le train lancé tout en étant d’abord et avant tout un musicien de blues. Musique de musiciens pour les musiciens dont le Minton’s Playhouse est un centre névralgique dans lequel Parker jam en permanence, dit Franck Médioni. Il est vrai que l’abord est rugueux. Diz est l’âme. Ça a peut-être débuté avec le batteur Kenny Clarke (qui est en fait celui qui a permis d’avoir le type de fondation rythmique basse batterie que nous connaissons aujourd’hui) et Thelonious Monk…  Diz est rieur, showman, chef d’Orchestre, Directeur musical, l’inverse de Parker peut-être, le complément dirait-on plutôt, l’homologue selon le mot de Gillespie lui-même qui parle de « rencontre spirituelle ». Les deux se nourrissent l’un de l’autre. Ils vont jouer ensemble dans l’orchestre du pianiste Earl Hines. Puis dans des tournées en format réduit. Sur la côte Est, le BeBop ne fera pas grande recette. Ici, l’on vient danser, et l’on ne danse pas ou fort mal sur du BeBop. Gillespie en perd un peu son humour. Pas question de céder à l’idée de chanter. Seul le morceau Salt peanuts fait une concession à ce refus. Encore faut-il admettre que cette concession relève plus de l’onomatopée que du chant…  

L’effort de guerre et la fiscalité vont bientôt mettre à bas les grands orchestres, trop chers. Les musiciens joueront en petits combos qui les libèrent des carcans de l’orchestre. Parker les jugeait comme des prisons, en quoi on ne peut guère lui donner tort. La liberté est ailleurs. La fiscalité tue les grands orchestres mais libère les musiciens et, parmi eux, Parker et quelques autres monstres. Parker, déjà peu contrôlable, l’est un peu moins encore. Ses retards sont la norme, sa consommation de drogue est ingérable au point qu’il s’enferme pour se shooter avant de monter sur scène même s’il est en retard et que Diz va le chercher à l’occasion d’un break… Il est même en retard le 28 janvier 1946 lors de l’enregistrement du Jazz at the philharmonic… qui n’est pas un petit concert.

Parker est devenu Bird depuis quelques temps déjà. Un bar porte son nom : Birdland, lieu de légende. Il vole au-dessus de tout le monde. Il va laisser des compositions, parmi les plus célèbres comptons Now’s the time, ornithology, Donna Lee ( qui sera reprise notamment par un autre immense instrumentiste funambule ingérable du jazz, le bassiste Jaco Pastorius). Mais son geste musical reste d’abord l’improvisation sur ce qui existe déjà, la sublimation de ce qu’ont structuré d’autres. Il vit mal l’immense succès de Dizzy Gillespie. Là où ce dernier passe les frontières, Parker est célébré comme Le génie, mais dans la sphère jazz. Ce n’est plus assez.  

A la fin des années 40, il atteint pourtant son apogée. Il va traverser l’Atlantique. Il sera célébré en France, par Boris Vian dans le numéro de mai 1949 de Jazz Hot, la bible française en la matière. Paris, Marseille, Roubaix, sont quelques dates de cette tournée de 1949. Il tourne avec miles Davis… Il va enregistrer avec un orchestre de cordes, une révolution. 

Ça y est, Bird est désormais libre. « Il déploie ses ailes de géant. Ses ailes de désir de musique, jamais il ne les repliera », écrit Franck Médioni. Cela se conjugue avec un nouveau changement de vie. Sa femme Doris l’a quitté. Il emménage avec Chan dont il adopte la fille, Kim. Un musicien noir américain vit désormais avec une femme blanche, juive… comment dire plus haut le mépris du racisme quotidien américain, la liberté ? Ils vivent dans ce qui va être l’East Village. Il va y vivre une vie… aussi normale qu’il peut. 

Il enchaine les sessions. Il va tourner en Suède à l’automne 1950, se désintoxique de la drogue pour se faire mais la remplace par l’alcool. L’image des bebooper est mauvaise dans cette Amérique du début des années 1950. Les junkies sont stigmatisés. Parmi eux, Parker évidemment, mais aussi Miles Davis, Art Blakey… Cab Calloway les accuse d’amener la musique à la ruine. Il cite des noms dans un article retentissant… Miles Davis qui n’a pas oublié d’avoir de la mémoire en a toujours voulu à Calloway, et on le comprend tant la conséquence pour eux peut être dramatique. L’Amérique blanche puritaine se scandalise… Elle aura bientôt l’occasion de se scandaliser pour d’autres sons, d’autres attitudes… dans un autre genre musical.

En 1951, il est arrêté pour usage de stupéfiants. Condamné, sa carte de musicien lui est retirée. Il ne peut plus jouer à New York dans les clubs. On lui propose la carte contre des noms… lui, manifestement n’est pas de cette eau-là. Il peut cependant enregistrer. Il le fait, comme il honore quelques engagements hors de la ville, à Los Angeles… mais c’est trop peu. L’Amérique blanche lui refuse la normalité à laquelle il aspire, écrit Médioni. Et de fait, bien sûr il joue encore mais c’est plus difficile. Il n’a pourtant rien perdu de son génie. Même recouvert d’alcool il continue d’affleurer. Franck Médioni nous conte l’absurde séance d’enregistrement avec Miles Davis du 30 janvier 1953. Il est totalement imbibé, invivable. Le ton monte avec un Miles Davis qui ne supporte pas qu’il pourrisse la séance. Il s’endort. Puis se réveille et joue, comme il sait jouer…

Il va encore briller mais déjà l’ombre avance. Le 15 mai 1953, un concert mythique au Massey Hall de Toronto avec Bud Powell, Charlie Mingus, Max Roach et… Dizzy Gillespie montre de quoi ces monstres sont capables lorsqu’ils jouent ensemble, même lorsque Bird joue un Saxo alto en plastique. En fait, quoi qu’il joue, il sonne pareil. Il modèle le son, c’est tout. Il va continuer comme cela.

La chute finale va commencer par la mort de sa fille Pree, le 6 mars 1954, qui brise peut-être les derniers fils qui le retiennent des excès définitifs. À lire Franck Médioni comme à regarder le Bird d’Eastwood, tout n’apparaît plus que comme une longue fuite vers le désastre. « Il entre dans la nuit paranoïde new-yorkaise », écrit le biographe. Et cette nuit fait de la mort une partenaire permanente.    

Le 12 mars 55, l’ulcère et la cirrhose auront raison de lui. Il est devant la télé, épuisé, à regarder le Jimmy Dorsey Show. Il explose de rire à un numéro qui passe et s’étouffe d’une quinte de toux. Il n’a pas 35 ans. Le médecin lui en attribut 55. Ainsi vont les météores. Franck Médioni nous le fait entrevoir et, plus encore, l’univers musical qui l’entoure. Une réussite qui vous poussera à chercher, à chaque page, les sons que le Bird et ceux de sa génération portent au firmament.   

Liste et liens des morceaux et moments cités dans ce papier :

Parker, connais pas, Johnny Hallyday (1985)
Lover man, Charlie Parker
Lady be good, Lester Young (1936)
Bugle blues, Count Basie Orchestra (1937)
Cherokee, Charlie Parker (1942)
Swingmatism, Jay McShann & Charlie Parker (1941)
Sepian Bounce, Jay McShann & Charlie Parker 
Salt Peanuts, Dizzy Gillespie
Kenny Clarck, Interview
Jazz at the Philharmonic, concert 28 janvier 1946
Now’s the time, Charlie Parker
Ornithology, Charlie Parker
Donna lee, Charlie Parker
Donna lee, Charlie Parker par Jaco Pastorius
Perdido, Charlie Parker, Jazz at Massey Hall, 15 mai 1953

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