Édouard Philippe à l'Assemblée nationale, discours du 28 avril 2020.
Édouard Philippe à l'Assemblée nationale, discours du 28 avril 2020.

L’enseignement des anthropologues est connu. Le visage est le premier médium d’expression à la fois communicationnel et auto-réflexif. Son exposition au monde est le premier miroir tendu à l’autre dans les rapports naissants. Il impose notre individualité, trahi nos histoires voire nos origines sociales, nos conditions de vie en même temps qu’il est masque de dissimulation, d’expression volontaire dont la vérité n’est pas toujours le premier trait. 

Il n’est pas étonnant qu’il ait alors pris une telle importance en politique. Puisqu’être au monde commence par le visage – cette face que l’on arbore en étendard de soi, le politique se présente à nous d’abord par son portrait. C’est le jeu des affiches de campagne, c’est ensuite la fonction des images de l’action qui orientent notre appréciation de l’œuvre.      

Régis Debray l’a bien expliqué : le discours est désormais saisi par l’image qui est devenue le médium de la vérité.  L’image « fait foi » écrit-il  dans son livre Vie et mort de l’image. Elle participe de l’édification des croyances. Les récents développements des réseaux sociaux et les Go Pro attachées aux manifestants qui filment tout ce qui porte un uniforme ou peut apparaître suspect n’ont fait qu’accentuer cette vérité pourtant bien discutable, mais c’est un autre sujet…  

Comme on le sait depuis Buffon, l’image de l’âme est peinte sur la physionomie. C’est donc bien dans le visage du politique qu’il faut rechercher sa vérité. Or, ces derniers semaines, une image frappe : la transfiguration du Premier ministre Edouard Philippe est flagrante. Matignon est un enfer, a reporté la journaliste Raphaelle Bacqué. Les Premiers ministres eux-mêmes l’on avoué. N’en déplaise aux esprits chagrins, aux critiques et jaloux de politiques qui ne seraient que des menteurs, des incapables…, l’hôtel Matignon, 57 rue de Varenne, 7e arrondissement de Paris, adresse prestigieuse s’il en est, est une machine à broyer les corps autant que les âmes.

Il faut avoir vu François Fillon traverser la cour de l’Assemblée nationale, tel un petit vieux plié par l’usure du labeur ouvrier, pour comprendre, au-delà de l’excitation qu’il procure, ce que le pouvoir fait aux corps. Il faut avoir saisi les évolutions de Manuel Valls après les attentats de 2015 pour comprendre que l’âme aussi y paie son tribut. La rue de Varenne, prenez-y garde, n’a pas de s; elle ne commémore pas l’arrestation de Louis XVI en fuite mais est celle, au XIIIe siècle, d’un terrain de chasse réservée devenu, plus tard, une terre inculte. Ici, plus que prédateur, le premier ministre est la proie. Proie du temps et des humeurs de celui qui le nomme de l’autre côté de la Seine, de son heureuse plaine élyséenne. Et cela se remarque dans ces visages qui changent entre le premier jour et celui du départ, de la mise à mort symbolique. 

Chacun peut en mesurer l’effet sur le locataire actuel. Edouard Philippe n’échappe pas à ce traitement. Dire qu’il a traversé des crises est faible. La crise des Gilets jaunes d’abord. Nous n’avons pas vu alors le changement de ce corps, de ce visage. Peut-être un peu plus de raideur, mais le masque tenait. Ce grand gaillard droit, l’œil rieur, intelligent, rapide, fin, élégant que nous avons connu il y a trois ans, faisait, il y a quelques mois encore, parfaite illusion. La sérénité régnait malgré les embruns. Mais c’est d’une éternité dont il s’agit.  

Covid 19 est passé par là. Lui n’a pas de visage. Son nom seul suffit. Il a, lui seul, transfiguré Edouard Philippe désormais scindé en deux avec le côté gauche blanchi, vieilli, comme pétrifié devant l’impensable. Pas moyen de nous le cacher, sauf à éliminer la pilosité traitresse. C’est ce qui rend d’ailleurs la photographie bien plus transgressive que la peinture en politique. Le portraitiste peut toujours arranger son commanditaire. Nombre de rois n’avaient sans doute pas la physionomie exacte que la main du peintre dressait. Bruegel, à cet égard, a devancé de plusieurs siècles Photoshop… qui aujourd’hui règne sur la post-production photo.  

L’image directe d’Edouard Philippe, elle, ne trompe pas. Son visage symbolise ce drame que nous affrontons tous. Ce virus que l’humanité ne parvient pas à endiguer sauf à nous confiner le change. Il n’a pas besoin de parler, son hémiplégie pigmentaire, ses traits disent la souffrance du pays. Il nous dit le fond de son être autant que le Cri trahit les visions d’Edvard Munch. 

Aujourd’hui, les murmures susurrent la date de péremption arrivée. Sans doute l’ancien maire aspire-t-il, d’ailleurs, plus souvent qu’avant, à des havres paisibles. Ce n’est pas la sortie qui pose problème. Elle est inscrite dans le début même de la fonction. C’est bien ce que lui aura fait subir le réel qui frappera ce visage pour longtemps. Édouard Philippe a fait de la lecture un des axes centraux de sa vie. Il le sait donc avec Victor Ségalen, que l’on retrouva mort le 21 mai 2019, seul, au pied d’un arbre de la forêt du Huelgoat accompagné d’un Hamlet gisant à ses côtés : « quant au réel, il triomphe avec brutalité ».  

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