L'Arbre - Photo ©️ Daniel Perron
L'Arbre - Photo ©️ Daniel Perron

« Il est indispensable pour le redémarrage de l’économie d’éviter de retomber et de nous enfermer dans nos anciennes habitudes néfastes. Le pacte vert pour l’Europe, qui est la nouvelle stratégie de croissance de l’Union, servira de boussole pour notre relance, en veillant à ce que l’économie soit au service des personnes et de la société et à ce qu’elle rende à la nature davantage qu’elle lui prend ». 

Ces mots ne sont pas ceux d’une quelconque opposition anticapitaliste et/ou verte aux programmes de l’Union européenne. Ils sont ceux-là mêmes de la Commission européenne dans sa communication du 20 mai 2020 : Stratégie de l’UE en faveur de la biodiversité à l’horizon 2030. On trouve plus gauchiste sur l’échiquier politique.

Tout s’est passé, pendant le moment COVID, comme s’il fallait tirer les leçons d’un monde qui affrontait le mur des réalités sanitaires et environnementales. En arrêtant l’économie, l’épidémie a mis au jour les effets d’un milieu naturel devenu dangereux à force d’anthropisation, d’exploitation sans autre perspective que la satisfaction du court terme dans lequel nos générations modernes sont tombées. 

Le redémarrage en cours laisse à penser que la leçon a du mal à être transformée en pratique vertueuse. La réaction du syndicat IG Metal aux aides à l’automobile en Allemagne montre que l’industrie peine à penser son futur immédiat hors des schémas généraux qui ont conduit par exemple aux tricheries de certaines marques allemandes sur les émissions de CO2… Prise par les exigences du SPD, pour qui le virage écologique doit être pris dès maintenant, Angela Merkel a en effet tranché pour une conditionnalité des aides qui exclut de facto les subventions sans vision alors même que cette industrie est l’un des piliers de la prospérité allemande. Il est évidemment légitime que les salariés d’un secteur en difficulté soient inquiets de voir leurs emplois menacés. Qui pourrait les en blâmer ? 

C’est ici que les traits du redémarrage dessinés par la Commission européenne sont stratégiques. Ils semblent nous indiquer d’autres chemins de prospérité. Et il appartient aux États comme à la Commission de définir les politiques permettant d’atteindre les objectifs du « Green deal ». Parmi eux, l’on soulèvera ici la question forestière. La commission y consacre un développement spécifique demandant l’augmentation de la quantité de forêts en Europe et un travail sur leur résilience. Mieux, « la Commission proposera en 2021 une stratégie de l’Union pour les forêts conforme à nos ambitions plus globales en matière de biodiversité et de neutralité climatique. Celle-ci comprendra une feuille de route pour la plantation d’au moins 3 milliards d’arbres supplémentaires dans l’Union d’ici à 2030 ». 

L’orientation marque une accélération. Cependant, malgré l’absence d’une politique forestière commune, l’attention de l’Union européenne aux forêts n’est pas nouvelle. L’affaire de la forêt polonaise de Puszcza Białowieska tranchée par la Cour de justice de l’Union européenne a montré de manière juridique et symboliquement forte que les Etats ne pouvaient pas ainsi disposer de l’espace forestier à leur guise sans rendre des comptes en regard du droit de l’Union. Plus généralement, le droit environnemental de l’Union européenne est un moteur essentiel de la protection de nos espaces naturels et forestiers…

L’urgence forestière

L’urgence forestière est cependant aujourd’hui plus prégnante. La fragilisation des forêts européennes confrontées aux sécheresses répétitives et aux attaques sanitaires est telle que les forestiers alertent désormais sur la possible disparition de certaines essences à des échelons régionaux. En Répubique Tchèque, par exemple, on pense perdre jusquà 60 M m3 en 2021 du fait d’attaques sanitaires après avoir perdu 30 M de m3 en 2020… Dans l’Est de la France, les attaques de Scolytes préoccupent très formetement les forestiers et risquent de déstabiliser un marché fragile. 

En France, dans le silence assez général et habituel des ministères en charge de la forêt, il a fallu que des députés affirment l’importance de fonder une politique forestière différente, pour que ce qui pouvait être porté par quelques cénacles disparates devienne une vraie question politique et soit enfin perçu comme une vraie chance pour notre économie. La députée du Nord Anne-Laure Cattelot a ainsi dénoncé en novembre 2018 les pratiques de coupes rases de l’Office National des Forêts (ONF) en forêt de Mormal. Quelques mois plus tard, les incendies forestiers dans le monde ont trouvé écho dans la parole présidentielle. En novembre 2019, alors que députés et sénateurs s’inquiétaient ouvertement des effets de la sécheresse et des scolytes sur nos forêts, les forêts s’invitaient dans un conseil de défense écologique et la ministre Elisabeth Borne annonçait à la fois la nomination d’un nouveau Directeur général de l’ONF et le lancement d’une mission parlementaire sur les forêts et le changement climatique. 

Le président Macron a compris que la question forestière était un enjeu pour l’avenir. Reste alors à être disruptif, à ne pas se contenter de paroles, mais à engager une véritable action. C’est peut-être pour cela que la députée Anne-Laure Cattelot a été chargée de la mission annoncée par Elisabeth Borne. Le rapport doit être remis prochainement et pourrait orienter les choix à venir. Déjà, la gauche a promis une proposition de loi pour le mois de juillet, après un an de travaux et de rencontres avec des acteurs diverses. Déjà, 140 parlementaires de la majorité LREM, députés, sénateurs, députés européens, on réclamé dimanche dernier un « plan Marshall » pour la forêt dans les colonnes du JDD.  

Le sujet forestier dépasse les clivages politiques

Le signal est suffisamment fort pour être souligné : le sujet forestier dépasse les clivages politiques et offre un champ politico-économique d’innovation très important. Il faut s’en rappeler, la loi d’orientation sur la forêt du 9 juillet 2001, dernière loi spécifique à la forêt, a été votée à l’unanimité du Parlement, en pleine guérilla gauche droite, Jospin/Chirac… Elle portait notamment le principe de la multifonctionnalité de la forêt (c’est-à-dire la reconnaissance politique et juridique du lien entre les fonctions économique, sociale et environnemental de l’espace forestier), sur lequel les parlementaires s’appuient aujourd’hui pour relancer une politique de filière.

C’est que les forêts occupent un tiers de notre territoire métropolitain. Que les enjeux environnementaux de résilience au changement climatique comme aux attaques sanitaires rejoignent la question économique et sociale puisque l’activité de la filière, selon le rapport de la cour des comptes de mai 2020, représente 60 Mds d’euros et 440 000 emplois. C’est surtout que les cadres de la politique forestière posés en fait dès la fin de la dernière guerre mondiale (issus du rapport Leloup commandé dès avant la fin de la guerre par le Général De Gaulle), et leurs divers développements deviennent peu ou prou obsolètes devant les défis auxquels est confrontée la politique forestière.

Comme en matière de politique agricole, il faudrait désormais penser la politique forestière d’abord comme une politique de filière, qui implique une véritable liaison permanente entre les acteurs pour définir les usages, les orientations… Mais il faut aller plus loin. La forêt étant inscrite dans le temps long, est-il raisonnable de penser l’adapter aux besoins de l’industrie plutôt que d’adapter notre industrie à nos forêts ? Planter un feuillu aujourd’hui, c’est le récolter dans 70 ans… minimum. Pour un résineux, les rotations seront plus courtes. Bien malin qui sait ce que sera l’industrie dans 70 ans, l’état des capacités en matière de construction, de chimie du bois… Dans cette perspective du matériau bois, planter un arbre aujourd’hui ne permettra jamais de répondre aux besoins d’aujourd’hui, mais aux besoins des générations futures. C’est donc bien dans la recherche capable de valoriser notre ressource et dans la normalisation qu’il faudrait par exemple investir. 

Il faudrait aussi s’intéresser au paysage institutionnel qui régente le milieu forestier en France avec plusieurs ministères concernés, chapeauté par Bercy, deux établissements publics, l’un le Centre National de la Propriété Forestière (CNPF), établissement public administratif en charge d’aider les propriétaires privés dans leur gestion, l’autre, l’ONF, gestionnaire de la forêt des personnes publiques en crise permanente depuis plus de 10 ans maintenant. Est-il encore adapté aux défis que nous affrontons ? Faut-il le faire évoluer ? Comment ? Ne faudrait-il pas une agence de la forêt unique ? En en quels termes fonctionnerait-elle ? Les débats sont nombreux. Ils touchent aussi les financements des politiques publiques et particulièrement autour de la question de la rémunération des aménités de la forêt. Ce sujet mis en avant par la Cour des comptes n’est pas tant technique que politique et nécessite en réalité une volonté ferme notamment sur l’usage des revenus issus des échanges de quotas carbone, mais ce n’est pas tout.

Un récent rapport d’ONG sur la forêt indique qu’évoquer les services écosystémiques de la forêt oblige à poser la question de ce que la société en attend. Et c’est sans doute par cela qu’il faut commencer. Définir ce que nous attendons des forêts dans le cadre du défi environnemental est le premier pas de l’action. Alors, avec les 140 parlementaires LREM dont nous parlons plus haut, nous pouvons dire alors qu’il y a là une évidence dont il faut enfin se saisir : « le bois et ses usages doivent être un des piliers du futur plan de relance ».  

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