Emmanuel Macron s'adresse aux Français le 13 avril 2020.

L’exécutif a beau l’invoquer sans cesse depuis le début du confinement, l’union sacrée n’aura – une fois de plus – été qu’un mirage. Après la polémique sur le bien-fondé du maintien du premier tour des municipales, puis les propos incroyables d’Agnès Buzyn dans Le Monde – où elle indiquait avoir fait part de sa conviction que les municipales ne pourraient avoir lieu dès la fin janvier au Premier ministre –, les polémiques n’ont cessé de s’enchaîner depuis le début du confinement. Dernière en date : celle provoquée par la décision très étonnante du gouvernement, de faire voter à l’Assemblée, sans possibilité d’amendement, un plan de déconfinement qui est pourtant supposé engager le pays dans la phase la plus périlleuse de son histoire récente. 

Comme toujours, de nombreux commentateurs ne cessent depuis plusieurs semaines de dénoncer de « vaines polémiques politiciennes », et d’en appeler à une « union sacrée » et à mettre de côté nos différends pour mieux se mobiliser ensemble contre le virus. Alors faut-il taire tout dissensus au nom de la sauvegarde de la Nation ? Ou, au contraire, toutes les interrogations, jusqu’aux plus mesquines, sont-elles nécessaires à la vitalité démocratique ? De fait, nos démocraties affaiblies et désorientées naviguent constamment, depuis des années, entre ces deux extrêmes. Il faut espérer – cela ne dépend après tout que de nous – que le moment de grande incertitude que nous vivons nous permette de sortir de cette double impasse, afin de revenir à un équilibre démocratique plus sain en termes d’idéologie et de valeurs, de méthodes de fonctionnement et de répartition des rôles de chacun.

Nous vivons un moment politique au sens premier du terme, c’est-à-dire qui nous permet de nous définir en tant que peuple, en tant que collectivité qui se donne des objectifs et des règles de vie commune.
Quels sacrifices personnels sommes-nous prêts à consentir au nom de l’intérêt général ?
Quelle part de risques individuels – y compris sanitaires – sommes-nous prêts à prendre au nom de notre attachement à la liberté ?
Et qu’est-ce que la liberté individuelle ? Peut-on la réduire à l’extension illimitée de nos désirs et d’un consumérisme qui finit par restreindre notre capacité même d’envisager un avenir pour nos enfants, sur une planète en surchauffe ?
A quelle part de nos libertés individuelles voudrons-nous renoncer, afin de donner une chance aux plus fragiles d’entre-nous de traverser la crise en vie ?
Qu’est-ce qu’une Nation à l’heure où les périls sont globaux, menacent l’humanité toute entière, et appellent donc des réponses globales ou du moins internationales ?
Et par conséquent, le périmètre de la solidarité peut-il se retreindre à celui de la communauté nationale ?
Quels sont les biens et les services que nous considérons comme « essentiels » (au-delà de ce qui est vital), et que sommes-nous prêts à payer pour garantir leur qualité et leur égal accès à chaque membre de la communauté nationale ?
Les questions sont nombreuses, mais si l’on se contente de prendre la dernière question, force est de constater que depuis plusieurs années nos actes n’ont pas été en accord avec nos aspirations et nos valeurs. En effet, nous savions que la santé est un bien commun essentiel, que l’hôpital public était « à l’os », mais nous n’avons pas collectivement cherché à résoudre nos contradictions, et avons préféré laisser pourrir une situation dont nous feignons aujourd’hui de découvrir l’incohérence. Il ne s’agit pas ici d’assigner à quelque bord politique que ce soit une responsabilité qui n’est que collective : que l’on sache, les électeurs n’ont pas massivement plébiscité ceux qui tiraient la sonnette d’alarme sur l’état du système de santé.

Ce sont toutes ces questions, et bien d’autres, qui se posent aujourd’hui de manière concrète, tout comme elles se sont posées au sortir de la seconde guerre mondiale ou dans tant d’autres crises que notre pays a su surmonter.

La crise du coronavirus interroge donc en premier lieu nos valeurs communes et nos priorités, et il faut espérer que, comme l’a sous-entendu le Président de la République plusieurs fois ces dernières semaines, nous en tirions les conséquences une fois que la crise sera derrière nous.
Elle interroge également la manière dont nous débattons, forgeons des compromis et aboutissons à des décisions engageant la communauté nationale. Comment différencier l’interrogation légitime, la conflictualité politique « saine », de la politique politicienne qui n’a d’autre fonction que de conforter chacun dans une posture aussi égoïste et carriériste que stérile du point de vue de l’intérêt général ?
Demander, par exemple, à ce que la santé prime sur le sauvetage du système économique n’apparaît nullement vain, ni inutilement polémique : il s’agit là d’un débat central, que nous aurions dû avoir beaucoup plus tôt dans la crise. Faute d’avoir eu ce débat, et d’avoir connu et soupesé collectivement – sans invective, évidemment – l’ensemble des risques économiques et sanitaires au moment où ils étaient établis par les experts, nous avons collectivement fait des choix « d’entre deux ». Or, il apparaît rétrospectivement qu’il n’était sans doute pas possible de « ne pas effrayer pour ne pas planter l’économie » et en même temps de mobiliser les citoyens autour des gestes barrières ainsi que l’ensemble des moyens financiers nécessaires à faire face à la crise sanitaire. Lorsqu’ils ne sont pas assumés, les choix sont faits par défaut, et aboutissent à un résultat qui ne satisfait personne.
Autre exemple : le « symbole » de la fermeture des frontières. Question évacuée car chargée d’un contenu politique fort ; débat disqualifié pour de mauvaises raisons. Faute d’avoir su la poser, argumenter pour et contre en fonction des risques et avantages mis en évidence par les experts économiques et sanitaires, le gouvernement se trouve contraint en bout de course à « concéder le point » à Marine Le Pen.
Savoir débattre, au bon moment et au bon niveau, voilà donc un autre enseignement qu’il serait utile de tirer de la crise.

Enfin, la crise du coronavirus questionne la répartition des rôles dans la Cité : entre dirigeants, experts, médias et citoyens, la confusion des rôles a ces dernières années contribué à susciter la défiance des uns vis-à-vis des autres, et à affaiblir l’ensemble de l’édifice démocratique dont ils constituent les piliers.
L’expert dit le réel, définit les possibles. Le Politique définit une orientation, « une vision », un horizon vers lequel cheminer, puis trace – en s’appuyant sur l’expert, mais pas en se cachant derrière – le chemin pour y parvenir.
Lorsque le politique se met à maquiller des choix de société en « pragmatisme », ou prétend qu’il n’y aurait qu’une seule route possible vers un but précis, il croit dévitaliser et délégitimer ses oppositions politiques, mais ne parvient en réalité qu’à nourrir la défiance du peuple vis-à-vis de l’ensemble d’un système dont il se sent prisonnier.
Lorsque le citoyen ne joue plus son rôle, non seulement en demandant des comptes aux responsables politiques, mais aussi en leur conférant – par le vote – la légitimité dont ils ont cruellement besoin au moment où il faut faire des choix qui engagent des vies, là encore le système démocratique se trouve affaibli, à la merci de la première bourrasque.
Trop souvent, ces derniers temps, l’on a dit que la démocratie souffrait de l’amateurisme ou de la cupidité de ses dirigeants. Mais elle souffre aussi de citoyens qui n’en sont plus, de médias qui se prennent parfois pour la justice, ou d’experts qui soit n’assument pas leur rôle dans la cité, soit s’arrogent un rôle politique dont ils n’ont pas la légitimité populaire.

Finalement, c’est bien le rôle de chacun, et donc la place de la Politique que cette crise pourrait permettre de clarifier. Espérons que la perspective du déconfinement ne rende pas trop optimiste…

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