Promenade en forêt - Photo ©️ Daniel Perron.

Dans le débat environnemental qui agite désormais notre pays quotidiennement, il est parfois des rayons de lumière. C’est le cas du rapport de la députée du Nord Anne-Laure Cattelot, « La forêt et la filière bois à la croisée des chemins : l’arbre des possibles ».

Commandé par le premier ministre Édouard Philippe, prêt juste avant son départ, le rapport n’a été remis officiellement qu’aujourd’hui au ministre de l’Agriculture et à la Secrétaire d’État à la biodiversité. Mais le sommet de l’État a évidemment, comme pour tout rapport parlementaire, toujours été tenu informé de ses évolutions et des problématiques et propositions qu’il posait.

Les rapports des députés en mission ont ceci de particulier qu’ils sont confiés à un député et non à un fonctionnaire. À ce titre, le rédacteur détient une liberté que n’a jamais un fonctionnaire soumis aux orientations qui lui sont dictées. C’est le rôle du parlementaire en mission que, justement, de porter un double regard technique et politique sur un sujet qui intéresse les institutions, et il est normal que l’Exécutif qui a commandé ce rapport soit tenu informé de ses avancées. Ce dialogue permet à l’Exécutif de pouvoir anticiper et prendre les virages recommandés s’ils lui paraissent pertinents. C’est d’ailleurs là que se situe aussi le possible piège. Si le Premier ministre a confié ce sujet à une députée, c’est qu’il l’estimait stratégique. Dès lors, peut-on ne pas mettre en œuvre ses principales recommandations ?  

Disons-le tout de suite. Dans la longue liste des rapports qui s’intéressent à la forêt depuis des décennies, il est l’un des trop rares à penser une politique forestière, à présenter une perspective qui dépasse tel ou tel point de vue technique. Son ambition est de permettre l’édification du socle commun d’une nouvelle politique forestière ambitieuse, capable de répondre aux enjeux actuels, dont la France demeure aujourd’hui dépourvue. 

Nous n’allons pas ici disserter des 6 chapitres du rapport qui, chacun, engagent un enjeu essentiel de la question forestière :

  • Le défi de la connaissance et de la recherche pour anticiper les risques et les crises,
  • La situation inédite du réchauffement climatique et de l’accroissement des risques,
  • Le besoin de structurer un portage politique pour une action efficace,
  • Le partage des données et la transparence sur la production forestière pour faire renaître la confiance entre la filière et le public pour éviter les dérives que le secteur agricole peut connaître par exemple,
  • Réunir les moyens pour agir,
  • Penser enfin nos forêts d’Outre-Mer.

Ces six têtes de chapitres sont accompagnées de 19 grandes recommandations dont chacune prend corps dans un ensemble dont il faut souligner la cohérence pour inscrire l’économie forestière comme une économie stratégique pour notre pays. Il est peu dire qu’Anne-Laure Cattelot est convaincue et se montre convaincante lorsqu’elle appuie sur la nécessité d’une politique forestière qui nous permette de retrouver nous seulement notre souveraineté mais de faire émerger une pensée commune de la forêt entre les acteurs économiques, politiques et le public. L’idée de la mise en place d’un Médiateur national de la forêt est à ce titre très intéressante pour une députée qui a lutté contre les coupes rases en forêt (incomprises du public et discutées même au sein de la profession) et avait su dire son fait à ce propos au Directeur général de l’Office National des Forêts. 

C’est par la science qu’elle aborde le sujet, par le besoin de connaissance. Et ici, la députée implique avec justesse l’ensemble des disciplines de la recherche. Écologie et biologie, évidemment, les sciences dures sont au cœur de la connaissance des processus naturels de cet écosystème. Mais à rebours de visions qui s’enferment parfois trop dans la centralité de l’ingénieur tout puissant, du forestier qui parle au forestier, Anne-Laure Cattelot dit toute la nécessité d’élargir le champ de la recherche pour répondre aussi à l’émergence de l’idée de la définition de la forêt comme un « bien commun » qu’elle défend manifestement. Évidemment, il s’agit des recherches relatives au cycle de vie de la forêt, au matériau bois, mais aussi de celles relatives aux liens que nous entretenons avec la forêt. Les sciences dures ne feront pas la politique de l’avenir sans le regard des sciences humaines.

On le sait bien, mais il faut le dire et le politique doit porter cette vision notamment à l’échelon national auprès des organismes de recherche où, signale la député, « la forêt n’est pas identifiée en soi comme une entité, par les grands organismes de recherche » (p.16). Alors la députée estime que non seulement il faut doubler les moyens de recherche, mais mutualiser, structurer cette recherche forestière qui apparaît quelque peu évanescente lorsque l’on lit le rapport. Elle pousse même à promouvoir « une recherche structurelle européenne sur la forêt ». C’est dire que nous partons de loin. Au fond, les enjeux sont considérables mais nous manquons de bases solides et de structuration pour fonder une politique véritablement efficace qui permette notamment d’éclairer pleinement les forestiers et les propriétaires.

Et il y a urgence, pourtant. « La rapidité des évolutions climatiques et la répétition de stress dépassent la capacité d’adaptation et de résilience des écosystèmes forestiers », écrit Anne-Laure Cattelot. « Les techniques de gestion habituelles deviennent incertaines. Un phénomène de sidération, d’expectative et de découragement saisit les propriétaires forestiers ».

Y a-t-il une ambition forestière ?      

C’est la question que l’on pourrait désormais poser à nos institutions. L’absence de discours forestier d’un Président de la République depuis le fameux discours d’Urmatt de Nicolas Sarkozy montre pour le moins un point aveugle sur ce sujet. De même qu’en matière de sécurité le Président Sarkozy avait baissé les effectifs de police en disant la priorité sécuritaire, il avait continué de baisser les moyens de l’ONF pour dire tout son attachement à la forêt. Mais la réalité est que cela a continué avec François Hollande qui jamais n’a parlé de forêt. Emmanuel Macron n’apparaît pour l’instant guère plus allant mais il peut encore changer de pied face au défi que notre pays a devant lui en la matière. En 2017, il proposait la révolution, appelant à la disruption. Madame la député Cattelot lui donne les armes pour ce faire. Il est désormais le décisionnaire.

Les actions possibles sont nombreuses. Elles nécessitent des choix budgétaires que la députée met en avant.

Au-delà des moyens alloués à la recherche, est ainsi appuyée la proposition de la Cour des comptes dans son dernier rapport qui estime qu’« Il convient d’encourager le paiement des services environnementaux rendus par la forêt. […]. L’action à mener va plus loin que les services écosystémiques, elle englobe aussi la protection des personnes et des biens ». C’est un enjeu aussi essentiel en foresterie qu’en agriculture, que de reconnaître la nécessité de la contrepartie financière de ce que l’on nomme la multifonctionnaité de la forêt (c’est l’idée reconnue officiellement par la loi de 2001 que la forêt a une fonction économique, une fonction écologique et une fonction sociale).

Mais plus encore, la députée demande la création d’un « Fonds pour l’Avenir des Forêts » qui soit doté de 300 Millions d’euros par an sur 30 ans. Soit un investissement de 9 Milliards sur 30 ans « pour reconstituer massivement les forêts sinistrées, anticiper, enrichir et adapter à l’aune de nos connaissance les peuplements vulnérables au changement climatique et « créer de nouvelles forêts (boisement d’un million d’hectares en 30 ans) en s’assurant d’un maximum de diversité et de l’intégration dans des projets de territoires concertés. La compensation carbone et les services environnementaux seront valorisés par ce fonds ». L’ambition est essentielle et à même de faire de notre pays un pays à la pointe de la lutte forestière contre le réchauffement climatique. 

On sait la situation économique tendue. Mais à l’heure des choix de long terme dans la lutte climatique, 9 milliards pour 30% du territoire national sur 30 ans ne paraissent pas un objectif déraisonnable, au contraire notamment au regard de des enjeux. il faut rappeller à ce sujet que la France enregistre annuellement un déficit commercial de plus de 5 milliards d’euros annuel pour la filière. Investir en forêt et dans les industries de transformation semble pour le coup un investissement de souveraineté intéressant d’autant plus que cela permettrait en outre des gains d’emplois dans le monde rural. C’est toute une politique d’aménagement du territoire qui est ainsi tirée par les ambitions d’une économie circulaire de lutte contre le réchauffement climatique.

Pour ce faire, la députée Cattelot va plus loin. Si l’argent est nécessaire, il ne fera pas tout. Elle propose ainsi sans doute ce qui est proposition la plus forte en terme de politique forestière depuis la loi de finances rectificative de 1964 portant création de l’Office National des Forêts avec « la création d’une agence unique « Agence nationale des forêts », regroupant notamment l’ONF et le CNPF, valorisant l’intelligence collective, avec un budget et des effectifs consolidés pour porter une politique cohérente et être le pilote du Fonds pour l’avenir des forêts ». Il s’agit en outre de regrouper avec ces deux entités l’Inventaire forestier national, le département santé des forêts, les services de développement forestier des chambres d’agriculture. C’est une révolution institutionnelle visant à lutter contre « une segmentation et un éclatement du portage de la politique forestière par les opérateurs de l’État » que propose Anne-Laure Cattelot. À notre connaissance, c’est la première fois qu’une telle idée est émise officiellement. Il faut lire la députée pour en comprendre le bienfondé :

« Les enjeux et les défis qui sont devant nous concernent toutes nos forêts, qu’elles appartiennent à l’État, aux collectivités ou à des propriétaires privés. Toutes les forêts portent des enjeux d’intérêt général, même si les forêts publiques sont en première ligne et elles doivent toutes faire face au changement climatique. Paradoxalement, tous les opérateurs et les services de l’État qui œuvrent, avec une grande compétence, au service de la forêt voient leurs moyens se contracter alors que les menaces augmentent, que les demandes sociétales se font de plus en plus pressantes, que les enjeux économiques, environnementaux et sociaux se renforcent et se complexifient. De plus en plus, les solutions à apporter nécessitent des approches globales à l’échelle de massif forestiers. Sans remettre en cause le cadre de gestion des forêts publique et privée, la situation appelle à regrouper les forces, à donner un nouvel élan et une visibilité accrue, à gagner en efficacité collective en réunissant tous les services d’appui techniques à la gestion durable des forêts »

Il ne faut pas se leurrer, une telle évolution peut rencontrer de lourdes résistances. Dans l’Administration, d’abord, qui pourrait voir son fonctionnement totalement remis en cause. Auprès de certains acteurs ensuite, qui pourraient prendre peur d’une assimilation au moins symbolique de la forêt publique et de la forêt privée qui sont actuellement l’objet de deux régimes juridiques différents. Mais ces résistances sont-elles sérieuses au regard de l’apport d’une vision globale des enjeux forestiers par la reconnaissance dans un même lieu de l’apport essentiel de chacun ? Le sujet est en réalité des plus politiques. La députée l’a bien compris, qui veut aussi embarquer dans un même mouvement les collectivités territoriales à s’impliquer plus et mieux dans une gestion coordonnée des forêts. Les régions, dont la compétence économique prime, sont ici mises en avant, avec raison. L’articulation entre l’économie décentralisée et une vision politique d’Etat est essentielle dans un secteur où la diversité des forêts fait la singularité de chaque territoire.

C’est donc un travail global d’une vigoureuse nouveauté qui a été livré aujourd’hui au Gouvernement. Celui-ci a désormais les clefs pour en reprendre l’essence principale, et refonder la politique forestière française. Madame Cattelot estime notamment qu’il faudrait un ministre ou un secrétaire d’État en charge de la forêt. L’idée est en général soutenue par une filière qui a besoin d’un nouveau regard et qui regrette que le dernier remaniement n’ait pas accéder à cette nécessité. Le dernier secrétaire d’Etat à la forêt s’appelait René Souchon. Il avait été nommé par François Mitterrand, dernier Président de la République qui avait un attachement connu aux arbres et à la forêt. Le XXIe siècle pourrait bien être le moment de reprendre cette idée.

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