Pin coupé en forêt, vallée de la Tarentaise, Savoie - Photo ©️ Rémi / Nos Lendemains
Pin coupé en forêt, vallée de la Tarentaise, Savoie - Photo ©️ Rémi / Nos Lendemains

Les politiques de tous bords ont leurs obsessions, leurs fantasmes. C’est humain. On ne peut vraiment le leur reprocher. Comme tout un chacun ils pourraient les garder pour eux. Mais non, les micros sont là, tendus, qui attendent la parole. Il faut parler. Coûte que coûte au risque du ridicule et de l’exaspération des Français.

Cette semaine, c’est le sapin de Noël qui a eu l’honneur de l’attention politique… d’un maire. Celui de Bordeaux. Nul besoin de revenir sur ses mots et les réactions qu’ils ont suscitées. La journaliste Isabelle Saporta, dont l’engagement écologiste n’est pas discutable, a dit avec un certain emportement ce que l’immense majorité des Français a pensé.

Mais au-delà de cet énervement citoyen, il faut revenir sur la question soulevée au fond par M. Pierre Hurmic, Maire de Bordeaux. Que dit-il ? Deux choses :

1- Qu’il ne mettra pas d’ « arbre mort » dans sa ville pour fêter noël. Il répète le mot « arbre mort » pour bien appuyer son idée.

2- Qu’il signera la « charte des droits de l’arbre, qui est un règlement de protection des arbres qui n’existe pas ».

D’abord sur « l’arbre mort ». Il est nécessaire de revenir à ce qu’est un sapin de noël non pas au plan symbolique – chacun voit ici ce qu’il veut – mais au plan sylvicole et environnemental. Dans nos foyers, à noël, les sapins sont de deux grands types : Nordmann ou Épicéas. Ils sont cultivés en champs en moyenne durant 5 ans pour les premiers et 8 ans pour les seconds. A ce titre, la culture de sapin de noël relève juridiquement de l’activité agricole, et non sylvicole, comme d’autres plantations d’arbres à courte rotation.

L’arbre utilisé par les mairies, du fait de sa taille est en fait bien plus vieux. Il peut en avoir 50… ou plus. Il est lui, bien plus prélevé dans des forêts et non dans les cultures agricoles d’arbres de noël.  

Surtout, quelle que soit sa provenance, cet arbre est un puits de carbone, celui-ci constituant environ 50% de son poids sec.  Ainsi, d’un point de vue général, avec 17 millions d’hectares de bois et forêts, à raison de 400 à 700 tonnes de CO2 absorbés à l’hectare, c’est 12% de la production de CO2 annuel de la France qui est ainsi absorbée. Ce chiffre est à ce point important que le GIEC lui-même considère qu’une sylviculture durable est indispensable à la lutte contre le dérèglement climatique. Bien menée, la sylviculture a donc un rôle bénéfique pour le climat. L’arbre de Noël que vous avez chez vous est en fait lui aussi, à condition qu’il ne soit pas cultivé avec un excès de pesticides… en respectant le milieu naturel et la biodiversité, un instrument de lutte contre le réchauffement climatique. 

Mais ce n’est pas tout. Cet arbre est aussi intégré dans une chaine de valorisation bioéconomique. Il sera ainsi principalement utilisé comme bois énergie. Transformé en copeaux ou en granulés, le sapin a une haute valeur énergétique qui prend place dans une chaine de production d’énergie au bilan carbone neutre. Il faudra à ce sujet un jour comprendre qu’en matière d’énergie pilotable, le bois est une ressource durable essentielle pour remplacer les énergies fossiles. Pour assurer cette chaîne bio économique, les mairies organises des points de collecte de vos sapins. Les y apporter est un geste écologique.

Si telle n’était pas sa destination, d’autres usages sont possibles pour cet arbre qui est constitué de matière ligneuse. Avec la chimie du bois, les usages peuvent être désormais très divers, allant de vos meubles à l’édification de bâtiments en bois, en passant par des vêtements, des éoliennes en bois qui produiront une énergie décarbonée… Les bancs en bois de la ville de Bordeaux sont ainsi des arbres morts sur lesquels les bordelais et le premier d’entre-eux s’assoient sans penser à ce drame que constituerait donc la coupe d’un sapin de noël… sans penser s’assoir sur un « arbre mort » qu’il faudrait écarter de l’espace public.

L’édile bordelais semble ignorer ces aspects. En promouvant l’idée qu’il est néfaste de couper un arbre, il promeut en fait l’idée fausse de la naturalité absolue de la forêt qu’il est impensable d’exploiter. Il ignore le caractère fondamentalement anthropisé de la forêt qui ne doit sa forme actuelle qu’à l’action de l’homme. La forêt d’Aquitaine, par exemple, grande région sylvicole s’il en est avec le massif des Landes, est une construction récente. Elle est le fruit d’un travail commencé dans les années 1780 par M. Brémontier qui voulait fixer les dunes. Sans l’expérience de Brémontier, sans la science des Buffon et Réaumur au XVIIIe siècle qui incitaient à planter ce qu’ils nommaient les « terres inutiles », l’Aquitaine ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui. Elle serait un désert de sable et de landes. L’on pourrait parler de même de la fameuse forêt de Tronçais dont Colbert est à l’origine. Et Colbert n’avait pas d’autre objectif que de planter une ressource nécessaire à la Marine de guerre… pour laquelle il fallait donc à terme couper les arbres ainsi plantés. Loin des discours un peu simplistes, si la forêt est évidemment un milieu naturel qu’il faut préserver, la forêt est aussi un lieu de ressource indispensable à nos vies. Évacuez le bois de votre quotidien. Et posez-vous la question de ce qu’il restera et de l’impact de ceci sur l’environnement.  Quant à l’Homme, que serait-il sans l’usage du bois, sans le feu à l’origine de la civilisation…

Est-ce à dire qu’il faut penser la forêt comme un champ de culture intensive ? Non évidemment. Et c’est ici que la pensée environnementaliste a toute son importance. Nous avons ici à gérer un milieu qui mérite toute notre attention. D’abord, la durée de vie des arbres, la durée de leur croissance fait que les propriétaires forestiers plantent pour leurs descendants et récoltent le travail de leurs ascendants. Cette temporalité, aujourd’hui peu comprise notamment par les pouvoirs publics qui pensent la forêt à travers la règle de calcul de la comptabilité annuelle, impose une gestion différente du milieu forestier. Mais nous avons ici des possibilités pour nous assurer que les bois que nous utilisons sont issus d’exploitations durables à travers la certification environnementale des forêts. Pour le sapin de Noël, il existe même un label rouge « sapin de Noël coupé » dont les critères ont été publiés au Bulletin officiel du Ministère de l’agriculture et de l’alimentation n°2019-6.

Tout cela devrait atténuer l’opprobre sur ce commerce de sapins de noël que certains ont eu un jour l’idée de proposer en plastique au nom de l’écologie… hérésie absolue quant à la lutte contre le réchauffement climatique.

Le maire de Bordeaux, sentant sans doute le vent du ridicule de lever, a tenté de se justifier depuis sa conférence de presse. Il a ainsi argué d’un choix budgétaire… Si les mots ont un sens en politique, et ils en ont un pour tout responsable public, ce n’est pas ce qu’il a d’abord dit. « Arbre mort » n’est pas « restriction budgétaire », et l’animation proposée en échange aura aussi un coût qui sera donc scruté par l’opposition dans la ville.

Or, en commettant une erreur provocatrice sur les sapins de Noël, l’édile a aussi fragilisé son argumentation sur ce qu’il a appelé les droits des arbres. C’est dommage car l’affaire est bien plus sérieuse que ce que l’on pourrait penser.

D’abord, il faut le rappeler, le droit permet aujourd’hui déjà à un maire de protéger les arbres. L’article L.113-1 du code de l’urbanisme dispose ainsi que : « Les plans locaux d’urbanisme peuvent classer comme espaces boisés, les bois, forêts, parcs à conserver, à protéger ou à créer, qu’ils relèvent ou non du régime forestier, enclos ou non, attenant ou non à des habitations. Ce classement peut s’appliquer également à des arbres isolés, des haies ou réseaux de haies ou des plantations d’alignements ». Le maire de Bordeaux n’a pas ici besoin d’en appeler à une charte des droits de l’arbre qui n’existerait pas.

L’idée qu’il poursuit en fait est celle d’accorder des droits à la Nature à travers la reconnaissance d’une personnalité juridique. Il n’en a pas le pouvoir qui appartient au législateur seul. Et l’idée n’est pas si ubuesque que certains pourraient le supposer. Elle est aujourd’hui très débattue et largement partagée par la doctrine juridique. Des Etats ont accordé un tel statut à certaines parties de leurs territoires. C’est le cas en Inde pour le Gange, en Nouvelle-Zélande pour la rivière Wanganui. La constitution de l’Equateur reconnaît-elle la qualité de sujet de droit à la Nature… Ces systèmes juridiques ne sont pas si étrangers des nôtres que nous devions balayer cela d’un revers de main. En fait, l’idée a même été développée très sérieusement par le professeur américain Christopher Stone en 1972 dans un article où il proposait de la faire de la Nature un sujet de droit en accordant aux arbres de plaider en justice pour éviter l’écueil de l’intérêt à agir des associations. À ceux qui pourraient trouver l’idée farfelue, le professeur Stone répliquait en arguant de la possibilité des sociétés de plaider en justice. Sociétés qui, évidemment ne sont que des fictions juridiques alors que les arbres, eux, existent indépendamment d’une quelconque fiction. En France, enfin, l’association A.R.B.R.E.S. a déjà présenté une déclaration lors d’un colloque à l’Assemblée nationale, le 5 avril 2019. Cette déclaration vise à reconnaître l’arbre comme un « être vivant » considéré « comme sujet de droit » tout en reconnaissant le droit d’exploitation.

Le débat est lancé et mérite une approche sérieuse, documentée, des études doctrinales comme cela est le cas par exemple sur le statut de l’animal depuis longtemps discuté. Aborder cela au détour d’une communication municipale manifestement mal maitrisée est une autre faute du maire de Bordeaux.

On sait la sentence définitive de Georges Clemenceau : « La guerre ! C’est une chose trop grave pour la confier aux militaires ». Le Maire de Bordeaux pourrait bien faire penser que l’environnement, c’est une chose trop grave pour le confier aux écologistes. En vérité, l’environnement a aujourd’hui besoin du sérieux de tous, d’une retenue médiatique pour privilégier les lentes révolutions indispensables ; les élus EELV compris.

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