Post Gilets Jaunes, "Grand Débat du Président de la République" avec les maires de Normandie à Grand-Bourgtheroulde dans l'Eure le 15 janvier 2019 - Capture vidéo Nos Lendemains.
Post Gilets Jaunes, "Grand Débat du Président de la République" avec les maires de Normandie à Grand-Bourgtheroulde dans l'Eure le 15 janvier 2019 - Capture vidéo Nos Lendemains.

Depuis que le mouvement des Gilets jaunes lui a montré de quel bois les Gaulois se chauffaient, Emmanuel Macron a compris qu’il ne pouvait pas faire sans la France profonde. En pleine campagne des élections régionales et départementales, le chef de l’État lance une (nouvelle) opération de séduction. Sous couvert d’une concertation avec le terrain autour du Plan de relance pour émerger d’une crise sanitaire qui a fait près de 110.000 morts dans le pays à ce stade, entre mars 2020 et juin 2021. 

Tout comme l’étalage prolixe (et esthétiquement très réussi), via « Zadig », de l’attachement du locataire de l’Élysée à chaque coin et recoin du pays, l’initiative vise par ailleurs à gommer l’image de l’urbain Président des riches qui n’a jamais eu de mandat local, du quadra hors-sol et arrogant qui ne sait pas ce qu’est la vraie vie, du (trop) jeune gouvernant qui n’a vu venir ni la révolte fluo ni le coronavirus. 

« Je veux cet été pouvoir prendre le pouls du pays, aller au contact », avait-il glissé le 29 avril, en bonus de l’annonce du calendrier du déconfinementNous y sommes. Macron entame sa balade par le Lot et ça va faire du bruit. Déambulation à Saint-Cirq-Lapopie et participation au Conseil municipal au menu pour commencer. 

Dix déplacements seraient prévus. Quand même. France Culture, pas dupe, prête au créateur d’En Marche! une autre intention non avouée : « C’est comme s’il cherchait à se constituer lui-même un réseau d’élus dans les territoires. Lui qui n’a pas ou peu de relais et dont le parti, La République en Marche, n’a pas réussi à s’implanter localement »Il a pourtant déjà essayé.

Et on peut même dire qu’en la matière , il bat une sorte de record : celui d’être le seul Président de la République à ne pas avoir réussi à conquérir en 4 ans la moindre ville, et, à priori, la moindre région sous la bannière de sa majorit . 

Mais qu’importe le flacon , pourvu qu’on ait l’ivresse . L’exercice , s’il porte en lui une véritable propagande électorale , signe aussi le deconfinement personnel de Macron qui, comme tous ses prédécesseurs , a un besoin physique , psychique de ces bains de foules parfaitement millimétrés et organisés autour de sa personne . On appelle cela , en communication politique , une opération de renarcissisation . 

On l’oublierait presque, mais Emmanuel Macron s’est déjà offert un tour de France pour sonder nos campagnes à l’approche d’élections. Les Européennes du 26 mai 2019. L’Élysée avait appelé ça le « Grand débat national ». Initiée pour sortir de la crise des Gilets jaunes, cette première promenade présidentielle dans les « territoires », entre le 15 janvier et le 15 mars 2019, lui avait permis officiellement de lancer l’Acte II de son quinquennat, officieusement de « vendre » son impopulaire réforme des retraites. Et accessoirement de faire campagne an nez et à la barbe d’une opposition rendue inaudible.

Les visites des communes choisies avaient été agrémentées de shows retransmis en live sur toutes les chaînes d’info continue et promus par la presse locale. Le chef de l’État, parfois entouré de ses ministres ou remplacé par Édouard Philippe, l’avait joué à la Johnny, en scène au milieu d’édiles du cru dument sélectionnés en amont par les préfets (on n’a jamais trop su sur quels critères) et parés de leurs écharpes bleu-blanc-rouge. Le jeune Président, bonimenteur à ses heures, avait été parfait dans l’exercice : il avait mené au total 92 heures 40 minutes de discussions, lors de seize rencontres avec des élus ou des citoyens.

Le rouleau compresseur médiatique engendré par ce marathon politique avait suscité la colère des partis de l’opposition. Ceux-ci avaient accusé Emmanuel Macron de profiter de sa fonction, et du « Grand débat », pour voler au secours de Nathalie Loiseau, sa tête de liste, dont la campagne électorale européenne était un fiasco.

La Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques leur a donné raison dix mois plus tard. Selon l’instance, pour la moitié de ces pseudo-débats, « une part des propos tenus par les membres du gouvernement » pouvaient être considérés « comme relevant de la campagne européenne » en faveur de la liste « Renaissance ». 

Une tribune du Président de la République, publiée le 4 mars dans la presse européenne, française et régionale, a également été épinglée. « Les thèmes énoncés dans la tribune et ceux contenus dans le programme de la liste Renaissance présentent un grand nombre de points de convergence », dit la Commission, qui va jusqu’à pointer que « la terminologie et la typographie du mot Renaissance utilisée tant dans la liste que dans celui de la tribune ont pour effet de conférer à cette dernière un caractère électoral ».

Preuve que Macron ne s’embarrasse pas de principes déontologiques quand il veut faire passer ses messages : la première convocation de la presse quotidienne régionale à l’Élysée pour une interview, le 20 mai 2019. Deux bonnes années après l’installation du Président au Palais. À six jours du scrutin européen. Depuis, il y en a eu trois autres, à des moments choisis. La « Voix du Nord » avait rué dans les brancards : « À cinq jours du scrutin, cela perturberait l’équilibre du traitement de la campagne auquel nous essayons de veiller […] Et la publication est soumise à la relecture préalable de l’Elysée. Donc c’est sans nous ». Quand on relit cet entretien plus de deux ans après, certaines questions laissent songeur : « Si la liste Renaissance arrive derrière le RN, quelles conséquences cela aura sur la politique française ? »Comme si les trente autres offres électorales, portées par autant de candidats, n’existaient pas. Comme s’il n’y avait que ceux du RN ou de LREM.

Le mélange des genres orchestré par l’exécutif est plus que problématique. Sous prétexte de rencontrer les Français, belle idée sur le papier, le Président va à nouveau bénéficier d’une couverture médiatique totalement déséquilibrée par rapport aux oppositions, alors que trois scrutins se profilent, dont l’un conduira les citoyens à se choisir un Président.

Le sortant prétend qu’y penser pour le moment est « indécent ». À chacune de ses sorties, il va cependant avoir droit à des pleines pages de promotion, avec sa frimousse à la une à tous les coups. Est-ce normal, en pleine campagne électorale, compte tenu des enjeux, au Nord, au Sud, à l’Est à l’Ouest, alors qu’une quinzaine de membres du gouvernement sont en lice et lui-même, peut-être, pour la présidentielle de 2022 ? Ne nous trouverions-nous pas à la limite de la propagande ? Avec des médias réduits à servir de caisse de résonance à la compol élyséenne, en moins drôle que Mc Fly et Carlito ? 

Aucun inventaire n’a été fait du premier pèlerinage présidentiel. Les Français avaient notamment placé la justice fiscale, et un recadrage de la triche légale pratiquée par les milliardaires frenchies, au cœur de leurs doléances. Joe Biden les a entendus. Macron toujours pas. La publicité autour de son nouveau tour de France ne devrait pas couler de source. On ne badine pas avec la démocratie.

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