À l’entrée de l’usine Luxfer, à Gerzat, en Auvergne, l'empreinte d'un combat âpre - Photo © Axel Peronczyk

Le coronavirus, que personne n’a vu venir en France, a mis en lumière la nécessité de retrouver une autonomie nationale de production dans le domaine de la santé, du matériel médical en particulier.  L’histoire de Luxfer Gerzat, fleuron de l’industrie française installé en plein cœur de l’Auvergne, illustre, à l’opposé de cet objectif, une réalité socialement dévastatrice. Humainement aussi.

L’usine, née en 1939 dans une commune de plus de 10.500 âmes, la sixième la plus peuplée de l’agglomération de Clermont-Ferrand, dans le Puy-de-Dôme, en a vu de belles depuis qu’elle a commencé à produire les premières bouteilles de gaz en aluminium sans soudure, dites « monobloc », à partir de douilles d’obus. Elle a même été réquisitionnée par les Allemands en 1942, blessure de guerre jamais oubliée.

Devenue filiale de Péchiney en 1960, elle a été nationalisée après la crise du pétrole, en 1982, puis rachetée par Luxfer, ex-concurrent, en 2001. Elle est aujourd’hui la propriété du  groupe anglo-américain Luxfer Gas Cylinders, basé à Riverside, en Californie, et à Nottingham, au Royaume-Uni.

Jusqu’à  2018, l’usine Luxfer de Gerzat fabriquait essentiellement des bouteilles de gaz à haute pression : 200 à 300 bars, autant dire de véritables bombes. Dans le détail : 62 % en bouteilles portées sécurisées contenant du gaz médical, oxygène ou argon ;  27 %  en appareils respiratoires isolants, les plus haut de gamme du monde, pour les pompiers de Paris et Marseille notamment ; les 11 % restants se répartissant entre la défense, l’aéronautique, l’aérospatial et l’industrie.

Le placement en bourse, en 2012, un tournant

Un savoir-faire unique au monde, dynamique et conquérant, qui a prospéré pendant près de quatre vingts ans non loin des volcans endormis. Avant que l’affaire commence à se corser. Selon les syndicats de  l’entreprise, le placement en bourse de Luxfer Gerzat, en 2012, a entraîné les premières coupes dans les investissements, et la stratégie industrielle a été mise en veilleuse. 

« Ils se sont tournés vers une politique basée uniquement sur la profitabilité des actions et la volatilité du cours de la bourse », pointe Axel Peronczyk, délégué CGT de l’usine. « Des fonds d’investissement américains comme Fidelity, Wellington ou Black Rock, qui depuis la crise covid a vendu ses parts, ont pris possession du groupe.»

Cinq ans avant que le couperet tombe, expliquent aujourd’hui les syndicats, les investissements avaient été diminués de 85 %. Ce recul s’était accompagné d’une baisse des effectifs. Les Auvergnats sentaient le mauvais vent venir et redoutaient donc depuis quelques années un plan de restructuration.

Quand la fermeture pure et simple de l’usine leur a été annoncée, en novembre 2018, pour le mois de juin de l’année suivante, le ciel leur est tombé sur la tête. Le maire de la commune n’a pas été prévenu. Ni la préfecture. Certains ouvriers l’ont appris par la presse. Motif invoqué par le groupe Luxfer Gas Cylinders : la compétitivité. Et, face à « un environnement économique dégradé », la nécessité de « simplifier » l’outil industriel en réorganisant l’activité, qui serait concentrée à Nottingham et Riverside.

« Ils nous ont dit qu’on avait de la chance d’avoir le chômage »

Pourtant, les carnets de commande étaient pleins, un rapport d’expertise a même chiffré une augmentation des ventes de 11 % pour la période 2019-2021. « L’usine de Gerzat était la deuxième usine de bouteilles la plus profitable du groupe, avec des bénéfices en augmentation de 55% », surenchérit Axel Peronczyk.
Une partie de la production, le plus bas de gamme, a été délocalisée en Angleterre et aux USA. Le reste, le haut de gamme et les produits complexes, a été supprimé. Aujourd’hui, les produits les plus légers du marché sont 25% plus lourds que ceux fabriqués par l’usine de Gerzat.

Le plan de licenciement a malgré tout été validé. Sans possibilité d’un recours avec efficacité immédiate. « Ce qui est regardé, c’est si l’employeur a mené une négociation loyale sur les conditions du licenciement et s’il a fait les réunions obligatoires en temps et en heure. Mais en aucun cas le motif économique du licenciement n’est vérifié », précise le syndicaliste, qui va plus loin : « Les services de Muriel Pénicaud valident automatiquement les motifs économiques invoqués par les employeurs étrangers, même s’ils ne respectent pas les lois françaises.»

Selon lui, aujourd’hui, rien n’empêche de licencier abusivement ses salariés, avec des dommages humains souvent irréversibles, par exemple quand plusieurs membres d’une même famille sont touchés, comme ça a été le cas à Gerzat. Le seul recours, c’est une procédure pour licenciement abusif devant le conseil des prud’hommes. Elle prend plusieurs années.

Dans ce contexte,  la façon de faire des Anglais, sans ménagement, a laissé des traces dans les esprits et dans les cœurs. Le syndicaliste évoque des « provocations », des « humiliations », de la part des « managers de transition » chargés de « mener à bien l’homologation du PSE ». Il se rappelle, amer, la venue d’un cadre Europe, escorté de dirigeants anglais, dans l’usine, en janvier 2019, pour exposer les raisons de la fermeture. « Il a pris la parole face à 80 métallos à cran. Il s’est exprimé en anglais, traduit par le directeur du site. Il nous a dit de ne pas nous plaindre, qu’on avait de la chance d’être en France et d’avoir le chômage, que ce n’était pas sa faute si vous n’avions pas fait d’études, que lui avait fait en sorte d’entretenir sa famille. Mon collègue de la CFDT et moi, nous étions désemparés, on avait peur que les gars s’énervent. Mais ce jour-là, ils sont sortis du réfectoire calmement et on s’est dit qu’on ne lâcherait rien sans prendre notre revanche en sauvant l’usine.»

Les salariés déterminés à sauver leur usine et leur savoir-faire

Au sortir de deux ans de bataille avec les Anglais, Axel Peronczyk ne mâche pas ses mots quand il décrypte à sa façon les intentions sous-jacentes de Luxfer Gas Cylinders : « Le groupe est en position de monopole sur le marché mondial. Sa stratégie a été de fermer l’usine de Gerzat pour prendre à la gorge le marché et forcer les clients à se tourner vers des produits de substitution de moins bonne qualité et donc moins chers à fabriquer. Luxfer en a profité pour augmenter une première fois ses prix en 2019, puis une deuxième fois en 2020 pendant la crise du covid-19.»

En 2018, le choc passé, une lutte terrible s’est engagée. Avec d’un côté la direction du groupe décidée à fermer la boutique. De l’autre des salariés déterminés à sauver leur usine, les emplois, et ce savoir-faire dont on est fier, depuis des générations, dans ce coin du Massif central. Ils ont refusé de négocier le plan de licenciement. Ils ont planché, par petits groupes, pour mettre au point une solution alternative à la fermeture, et rentable. Il leur a falluun mois pour construire ce projet,présenté en janvier 2019 à la direction européenne de Luxfer. Elle leur arépondu le 12 février qu’il était viable mais qu’il n’y aurait pas de retour en arrière, les annonces ayant déjà été faites en bourse. Les salariés ont entamé une grève dès le lendemain pour obtenir de Luxfer Gas Cylinders que l’usine soit mise en vente.

Échec sur le fil avec l’aluminier chinois Jinjiang

Le mouvement a duré six semaines et la tension est montée d’un cran. « Luxfer voulait imposer des conditions très restrictives. Le 19 février 2019, lors du deuxième comité de revitalisation en préfecture, nous avons obtenu qu’un repreneur concurrentiel puisse se positionner sur l’activité industrielle et une partie de l’activité médicale. Ainsi que le maintien sur le site de 95% du parc machines.»

Les ouvriers ont cherché tous azimuts ce repreneur. Après une trentaine de refus, ils ont fini par trouver le Chinois Jinjiang, qui venait de racheter le fournisseur d’aluminium de Luxfer, Sabart Aerotech (ex- Pechiney aussi). Sixième aluminier au monde avec un chiffre d’affaires de treize milliards, il envisageait de redévelopper l’activité d’aéronautique héritée de l’ère Pechiney.
En mars 2019, le plan de sauvegarde de l’emploi était signé avec des mesures d’accompagnement correctes selon les syndicats. Le 5 juin, presque tous les Luxfer étaient licenciés. Une partie devait être réembauchée au mois de septembre par Jinjiang. Mais le projet de reprise a capoté avec l’effondrement de la branche automobile européenne du groupe.

D’autres repreneurs se sont intéressés au site, mais ils ont selon le syndicaliste été recalés par Luxfer car jugés concurrentiels. À nouveau, les Gerzatois ont cherché à sauver leur usine. 55 d’entre eux ont échafaudé un scénario, cette fois-ci pour la racheter, en coopérative. Enquatre mois, ils ont construit un business plan, se sont rapprochés des fournisseurs, fait une étude de marché et obtenu des financements. Début octobre 2019, le projet était ficelé et les financements trouvés. Il a été rejeté par la direction de Luxfer après une négociation en décembre. « Elle a annoncé qu’elle ne respecterait pas les engagements négociés dix mois plus tôt, à la préfecture, par lesquels elle acceptait une éventuelle reprise. Elle ne voulait pas voir émerger un concurrent », raconte Axel Peronczyk.

Des bulldozers pour casser les machines

L’arrêt brutal de la production, en mai 2019, n’a pas dissuadé les salariés, déterminés à ne pas laisser mourir le site et l’activité. Alors Luxfer Gas Cylinders a employé les grands moyens. « Le 20 Janvier 2020, ils sont venus avec des bulldozers pour casser les machines : si les machines sont cassées, il ne peut plus y avoir de repreneur », sous-titre le syndicaliste qui s’indigne, aujourd’hui encore, du caractère dangereux de la méthode : « Le groupe a risqué de déclencher des incendies, de propager de l’amiante et la contamination des sols de l’usine par plusieurs dizaines de tonnes d’huile, alors même que l’usine est située sur une nappe phréatique qui alimente le ruisseau de la ville. Nous avons alors monté des barricades pour protéger l’usine.»

Les ouvriers ont bloqué le site pendant 53 jours, pour le défendre et veiller sur le matériel. Axel Peronczyk accuse : « Depuis un an, le groupe Luxfer abusait de sa position de monopole pour créer volontairement des pénuries et spéculer sur les prix de produit de moins bonne qualité. Pour eux, la relance de l’usine créait le risque d’une concurrence et donc la fin de leur stratégie spéculative.»

Aujourd’hui, les 136  de Luxfer ont été licenciés. Trente-six avaient retrouvé un emploi (dont vingt-trois CDI). Six l’ont perdu avec la crise sanitaire. 111 ont engagé une procédure pour licenciement abusif.  

Des scellés sont posés à l’entrée de l’usine depuis que les salariés ont quitté les lieux, au début du confinement. Une période très douloureuse pour Axel Peronczyk et les ouvriers licenciés, pas seulement en raison du chômage et de l’isolement : « Le plus dur, c’est de voir toute la journée à la télé les bouteilles d’oxygène que nous fabriquions. Dans l’attente d’une décision de l’État, pour que nous puissions redémarrer l’usine pour participer à l’effort national et européen. C’est de voir que le gouvernement prend des risques en autorisant l’impensable sur le marché de la bouteille d’oxygène. Et rester comme un con devant son usine à l’arrêt.»
D’autant que le drame social a des conséquences en chaîne, pour la région et au-delà : « Une entreprise industrielle qui ferme, ce sont deux emplois de sous-traitance en moins », évalue Axel Peronczyk.La pandémie de covid-19, qui a entraîné de lourds besoins mondiaux en oxygène, aurait pu faire bouger les lignes. Il n’en a rien été jusqu’à aujourd’hui. « Plusieurs pays que nous approvisionnons ont cruellement manqué de bouteilles, comme l’Italie et la Belgique. La France, quant à elle, a fait le choix de prendre des mesures inacceptables pour réduire l’ampleur de la pénurie de bouteilles d’oxygène. Ils ont aussi décidé d’envoyer sur le marché des bouteilles en acier, incompatibles avec le stockage d’oxygène », relève le syndicaliste, qui ne comprend pas l’attitude des autorités françaises et alerte : « Même si les pics de cette pandémie ont l’air d’être passés, nous ne sommes pas à l’abri que l’épidémie reparte et nous sommes la dernière usine de l’Union européenne sur ces produits ».

Le message du président de la République a été  bien reçu

Un temps émoussé, l’espoir des ex-Luxfer de voir leur savoir-faire à nouveau rayonner a été revigoré le 12 mars 2020 par les mots du président de la République, qui a affirmé sa volonté de mettre en œuvre la souveraineté industrielle de la France dans le domaine sanitaire : « Ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner, notre cadre de vie, au fond à d’autres, est une folie », avait déclaré Emmanuel Macron.

Axel Peronczyk assure que, contrairement à ce qui a été affirmé notamment par le ministre de l’Économie, la nationalisation de Luxfer Gerzat est, aujourd’hui encore, « totalement possible ». Selon le délégué CGT, les salariés sont là, et les machines aussi : « Plusieurs repreneurs sérieux se sont déjà positionnés pour reprendre l’usine. Qui voudrait racheter une usine sans machines ? » Il a lancé une pétition qui a réuni  à ce jour plus de 132.000 signatures.
Deux propositions de loi pour la nationalisation de Luxfer ont été déposées à l’Assemblée nationale. L’une, portée par Christine Pirès-Beaune, députée (PS) de la deuxième circonscription du Puy-de-Dôme, de nationalisation des sociétés particulièrement nécessaires à l’indépendance sanitaire de la Nation. L’autre par Jean-Luc Mélenchon et la France Insoumise, relative à la nationalisation des sociétés Luxfer Gas Cylinders S.A. et Famar Lyon.

La nationalisation de Luxfer Gerzat demeure « totalement possible »

Également sur le front à l’Assemblée nationale, le député de la cinquième circonscription, André Chassaigne (GDR). Dans son dernier courrier au Premier ministre, le 18 mai, il demande « la réquisition immédiate de l’usine », par l’application de l’article 2 de la loi d’urgence du 23 mars 2020. « Solution la plus rapide » selon le parlementaire, et qui pourrait être « une première étape vers sa nationalisation »
Le député de la quatrième circonscription, Michel Fanget (MoDem) s’est lui aussi exprimé en faveur de la relance de l’usine : « Il me paraît crucial et logique de relancer la production de bouteilles d’oxygène. Il en va de notre stratégie nationale de santé.»

En appui des parlementaires et élus, les tribunes dans la presse ont poussé comme des champignons et aujourd’hui, plus d’un an après l’arrêt de la production,les Auvergnats n’attendent qu’un signe du Président : « L’État français a tous les outils pour sauver cette usine. Les projets, les repreneurs et les financements sont déjà là. Les décisions qui seront prises sur le dossier Luxfer révèleront les intentions réelles », avertit Axel Peronczyk. 

Le savoir-faire gerzatois, au placard depuis deux ans, a plus d’un tour dans son sac : quand les ouvriers ont reçu le coup de massue, leur centre de recherches et développement, référence mondiale, et déjà inventeur d’un alliage de luxe, avait mis au point la bouteille en aluminium la plus légère du marché, 20 % moins lourde que les autres, avec une durée de vie illimitée.
Très difficile à fabriquer, la trouvaille a été commercialisée en 2017 et 2018. Elle a fait un malheur sur le marché, avant d’en être retirée quand la technicité auvergnate s’est éteinte. Dommage pour les patients actuellement sous assistance respiratoire. En Auvergne, on ne demande pas mieux que de leur donner de l’oxygène.

Monstre de 2.100 tonnes, cette presse a été achetée entre 1994 et 1996 par Péchiney, lorsque l’entreprise était nationalisée. 

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