Couverture de Léon le licre de Walter Tillage, publié par L’École des loisirs, 2017.

Comment faire prendre conscience à un enfant du racisme, de l’histoire de la ségrégation américaine après le meurtre de Georges Floyd ? Les adultes peuvent se plonger dans les travaux d’historiens, se repaître d’oeuvres de fictions qui prennent la réalité pour terreau. Pour les adultes, on pense à Toni Morrison, à Margaret Mittchell, à James Baldwin… tous ces auteurs américains qui ont décrit et  pensé la mécanique du racisme. Les enfants, eux, ont Mark Twain. Les aventures de Tom Sawyer restent un classique romanesque sur la vie au bord du Mississipi.

Mais il y a aussi pour eux les témoignages, ceux des acteurs qui ont vécu dans leur chair et leur âme les tourments de l’enfer du racisme sudiste, des suprémacistes du Ku Kux Klan et de l’impunité du mal fait aux Noirs américains, descendants d’esclaves, toujours considérés comme moins que rien dans l’Amérique post-deuxième guerre mondiale.

Edité par L’école des loisirs, Léon est destiné aux élèves de CM2, le livre éponyme de Léon Walter Tillage marquera non seulement vos enfants mais vous-mêmes, parents, qui serez confrontés au pire et à l’évolution du statut des Noirs américains, dans un langage simple, direct, sans faux semblant du conteur qui a travaillé sa vie durant à témoigner dans les écoles. Les mots de Léon sont destinés aux enfants. Ils disent la vie d’un jeune Noir dont la condition n’a pas beaucoup évolué depuis l’abolition de l’esclavage.

Léon Walter Tillage est né le 19 janvier 1936, en Caroline du Nord, dans une famille paysanne dont le grand père était esclave et le père avait accédé au métayage L’époque est terrible dans ces Etats du Sud où la loi de Jim Crow s’appliquait pour que les noirs ne se sentent jamais à leur place dans cette humanité américaine. « Je me souviens qu’étant petit garçon, je me regardais souvent dans le miroir et je maudissais ce visage noir qui était le mien ».  C’est que dans la ferme de M. Johnson, la ségrégation sautait aux yeux des enfants qui travaillaient et allaient peu à l’école souvent considérée comme inutile par des parents qui estimaient nulles les chances de leurs enfants à progresser au-delà du travail de la terre. Tandis que ces enfants noirs travaillaient la terre pour survivre, les enfants du propriétaire Blanc, eux, sirotaient des boissons fraiches sous le porche d’une belle maison, à l’ombre de la touffeur. « Nous savions que quelque part quelque chose clochait, écrit Tillage, mais nous n’imaginions même pas pouvoir y changer quoi que ce soit. Pourquoi en Amérique devions-nous être moins que les autres ?».

Peut-être parce que l’école n’était là que pour enseigner quelques rudiments de lecture et de calcul. Peut-être parce qu’il était inhabituel qu’un Noir puisse manger à la table d’un Blanc… sans doute parce que « les Blancs apprenaient à leurs enfants que les Noirs n’avaient pas de sentiments, qu’ils n’avaient pas d’âme » et que, du coup, tout pouvait leur être fait sans aucun remord comme l’on arrache les ailes de mouches. La biographie de l’immense contrebassiste Charlie Mingus s’intitule, Moins qu’un chien, et ce sont ces mots qui viennent à l’esprit lorsque Léon Walter Tillage raconte la mise à mort de son père écrasé volontairement par amusement par des jeunes Blancs, devant ses enfants, qu’il raconte avoir subi l’horreur d’un lâcher de chiens que seuls deux Blancs armés arrêteront en menaçant le propriétaire des molosses, ou qu’il raconte encore ce policier Blanc ancien boxeur amateur qui tua deux jeunes frères Noirs à coups de poings dans une même nuit sans jamais qu’il n’y ait la moindre enquête, la moindre remontrance. Les 100 dollars jetés à la face de sa mère par le père du meurtrier de son propre père pour toute excuse avec ces mots ignobles, « il vous faudra bien admettre que ce sont des choses qui arrivent », mots qui donnent des envies de révolution.

Et c’est d’ailleurs cette révolution qui débute avec Martin Luther King, avec Rosa Parks qui finissent par faire se lever les progressistes et faire comprendre aux Noirs qu’ils ont des droits, qu’il faut les revendiquer. Les années 1950 sont un tournant, avec l’école, le lycée qui s’entrouvre. « Nous avons appris que tous les hommes sont créés égaux. Nous avons compris que les choses devaient changer ». À Raleigh, ville du Sud, les manifestations pacifistes se multiplient, avec leurs lots de violences, la peur de mourir là, jusque parce que l’on défile. Et puis il y a le maire qui, un jour, finit par protéger ces marcheurs des attaques du Klan… « Un Blanc arrêté pour nous avoir maltraités. On n’osait pas y croire et, pourtant, on l’avait vu de nos propres yeux. Ce fut le jour le plus joyeux de ma vie ». 

Leon Walter Tillage s’arrête à ce moment, celui du changement de vie. Il va travailler là où jamais il n’aurait pu espérer le faire, dans une école. Et l’on sait que, depuis, le monde change… un peu, avec son lot d’horreurs qui ont fini cette année par soulever les Noirs américains contre le racisme blanc si ancré dans les esprits pauvres d’une Amérique qui n’en finit pas de montrer sa face sombre. En écho à Barack Obama, l’Amérique a élu Trump qui n’hésite pas à user des suprémacistes, ne les condamne pas vraiment comme s’il fallait s’appuyer sur eux pour faire avancer son monde de la post vérité.

Faites lire ce livre à vos enfants, ils sauront avec les mots qui leur vont ce qu’est le racisme et la bêtise crasse. Ils progresseront vers la civilisation.

Léon Walter Tillage, Léon, Paris, L’école des loisirs, 2017.

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