Coronavirus SARS-CoV-2 causant la maladie covid-19 - Illustration Center for Disease Control (USA).

La France qui se déconfine un peu, beaucoup, passionnément, s’approche doucement du seuil des 30.000 morts par le coronavirus, depuis le premier décès officiel, celui d’un octogénaire, à l’hôpital Bichat, à Paris, le 14 février.

D’après les chiffres de l’université américaine Johns-Hopkins, 29.322 personnes ont perdu la vie dans le pays depuis. À ce jour, dans le monde, ce sont les États-Unis qui déplorent le plus grand nombre de morts (112.924), suivis du Royaume-Uni (41.213), du Brésil (39.680), de l’Italie (34.114), de la France puis de l’Espagne (27.136), du Mexique (14.649) et de la Belgique (9.629).

En marge du décompte macabre qui tombe désormais par communiqué chaque jour, un sujet est tabou en France. Au moment où d’autres s’affranchissent du port du masque, des gestes barrière et de la distanciation physique, des milliers de Français en deuil vivent la tragédie dans leur coin, en silence. Les victimes de la « guerre » contre l’ennemi invisible sont priées de se faire discrètes, un déni national indécent plane au-dessus de la peine des familles frappées de plein fouet, dans des conditions terribles.

En France, aucune empathie officielle. Pas de drapeau en berne, pas d’au revoir ou de réconfort collectifs, pas d’élan solidaire de la Nation au grand jour. Aucune allusion, pour l’heure en tout cas, dans le programme du 14-Juillet sans défilé annoncé par l’Élysée, qui prétend pourtant mettre les soignants à l’honneur.

Combien de victimes dans leurs rangs ?

En milieu hospitalier, seize décès liés à l’épidémie ont été signalés depuis le 1er mars, rapporte Santé Publique France, qui recense partiellement, depuis le 22 avril, en fonction des données rapportées par 1.160 établissements sur 3.000, dans dix-huit régions, les infections chez les professionnels « exerçant en établissements de santé publics ou privés ».
Cinq médecins, quatre aides-soignants, et sept personnels non soignants, ont perdu la vie à l’hôpital selon ce triste inventaire.

Parmi ces morts au combat contre le virus, Éric Loupiac, 60 ans, médecin urgentiste à Lons-le-Saunier, dans le Jura. Son épouse, Claire, pense qu’il a été contaminé lors d’une de ses gardes à l’hôpital, début mars. Elle affirme que son mari n’est plus à ses côtés parce qu’il n’a pas été protégé, et dénonce notamment l’absence de masques FFP2.

« Au début, on nous a dit que cela ne servait à rien de porter un masque. Lui était justement persuadé du contraire. On n’a pas voulu lui en donner. J’ai des preuves écrites de cela ! Des erreurs ont été commises. Et il en est mort… », a-t-elle confié à « 20 minutes » début mai. De son côté, l’hôpital s’en défend.

Elle a décidé de porter plainte pour « mise en danger de la vie d’autrui et négligence » contre l’Agence Régionale de Santé de Bourgogne Franche-Comté, contre l’actuel ministre de la Santé Olivier Véran, contre Agnès Buzyn et contre la direction de l’établissement au sein duquel son mari travaillait.

Interrogé par BFMTV, qui a ouvert sa tranche d’actu, jeudi matin, en annonçant 50.000 contaminations au total chez les soignants, Éric Caumes, chef du service épidémiologie à la Pitié-Salpêtrière, pointe aussi le manque de personnel : « De la même manière qu’on a un manque d’hôpitaux, on a un manque de lits, on a un manque de personnel soignant. J’essaie de trouver des excuses aux autorités, mais honnêtement, ça me choque beaucoup, ce qui s’est passé avec le personnel soignant ».

Au 4 juin, le bilan partiel faisait état de 30. 258 cas positifs signalés par les établissements qui avaient rendu leurs données : 25.312 (84 %) professionnels de santé, dont 29 % d’infirmiers et 24 % d’aides-soignants ; 3.105 non soignants (10 %).

Par ailleurs, 20.110 infections étaient mentionnées chez les personnels des établissements sociaux et médico-sociaux.

Quid des libéraux, médecins, infirmières, kinés ? Difficile de savoir. Ils ont été propulsés en première ligne au stade 3 de l’épidémie, sans masques de protection ou FFP2, au grand dam de Jérôme Marty, président de UFML (Union Française pour une Médecine Libre) qui avait hurlé dans le désert et tiré la sonnette d’alarme dès le mois de mars en voyant arriver la catastrophe : « On est à poil ! ».

Médecine de ville « à poil »

La médecine de ville a dû faire face avec les moyens du bord pendant de longues semaines, elle a donc forcément payé un lourd tribut. Mais chut. Bien qu’aucun chiffre officiel n’ait (encore) été publié par les autorités, on sait d’ores et déjà que 46 médecins libéraux y ont laissé la peau. Vingt-six étaient en activité, vingt à la retraite. C’est le chiffre provisoire avancé par la Caisse autonome de retraite des médecins de France. On apprend aussi que plus de 6.000 demandes d’indemnisations d’arrêts de travail de médecins en rapport avec le Covid-19 avaient été enregistrées le 5 juin.

Tous ces chiffres n’offrent qu’une photographie en trompe-l’œil des dégâts humains réels chez les soignants hospitaliers ou de ville, qui n’ont pas tous répondu aux questionnaires de recensement.

Autre indicateur, une étude de SOS Médecins, révélée par la cellule investigation de Radio France le 6 juin, selon laquelle 16 % des 1.300 médecins regroupés dans ses 63 associations ont été infectés, dont 20 % à Paris. SOS Médecins ne comptabilise pas de décès dans ses équipes, mais sept personnes ont été hospitalisées pour une forme grave de la covid-19, dont trois étaient dans un état « sévère » la semaine dernière.

Le Conseil national de l’Ordre des médecins, lui aussi, a fait ses comptes, 40 morts sur 83.000 médecins, et en a demandé au gouvernement fin avril, quand la grande distribution a sorti des milliers de masques de son chapeau : « Nos soignants de la première ligne ont dû faire face à la pénurie. Tous les professionnels de santé ont dû faire face à l’inquiétude. La leur, de devoir assurer leur mission, au nom de l’idéal de santé publique qu’ils défendent. Celle qu’ils ressentaient intensément pour leur entourage proche avec cette crainte permanente d’être porteur d’une contamination pour ceux qui leur sont chers. Et celles enfin de leurs patients à qui il a fallu expliquer sans relâche qu’on n’avait pas les moyens de les protéger comme il le faudrait », ont regretté les signataires, tous ordres professionnels de santé confondus, d’un communiqué commun titré « Les masques tombent ! ».

Au-delà de la question du manque de matériel de protection, trois médecins du collectif C19 — qui rassemble plus de 600 professionnels de santé — ont porté plainte dès le 19 mars contre l’ex-ministre de la Santé Agnès Buzyn et le Premier ministre, les accusant de « mensonge d’État » dans leur gestion de la crise d’épidémie de coronavirus et de ne pas avoir pris les mesures nécessaires pour freiner l’arrivée de l’épidémie en France, « alors qu’ils avaient connaissance du danger ». Ils ont saisi la Cour de Justice de la République, seule juridiction habilitée à juger les actes commis par les membres du gouvernement dans l’exercice de leurs fonctions. Une pétition de soutien a cette démarche a réuni à ce jour plus de 500.000 signatures.

Dans le sillage de la médecine hospitalière ou libérale, les victimes de l’épidémie finiront par faire parler d’elles, au moins sur le front judiciaire. À la guerre comme à la guerre. En attendant, une compassion officielle assumée de l’État à l’égard des victimes et de leurs familles, à côté des chiffres froids, apporterait un souffle d’humanité qui ferait du bien, alors que le silence nourrit la colère et la douleur étouffées.

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Cet article a 1 commentaire

  1. PICHON

    Merci Monsieur pour votre article. Ce silence assourdissant de l’Etat est insupportable pour toutes ses familles endeuillées.

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