Jean-Michel Blanquer, ministre de l'Éducation invité de la matinale de France2 - Capture Nos Lendemains.
Jean-Michel Blanquer, ministre de l'Éducation invité de la matinale de France2 - Capture Nos Lendemains.

Pour la première fois mercredi, le président de la République, sobre et clair, n’a pas évité les mots qui fâchent pour livrer un diagnostic grave et probant sur la situation sanitaire du pays. Il a d’ailleurs convaincu 68 % des Français, soit seulement 8 % de moins qu’au mois de mars. Emmanuel Macron a détaillé les raisons d’un choix qu’il assume, face à une deuxième vague qui sera, a-t-il expliqué, « plus dure et plus meurtrière que la première ». Accablants, les chiffres égrenés par le Président montent inexorablement depuis la mi-octobre, promettent 9.000 patients en réa à la mi-novembre et traduisent l’urgence de stopper l’ennemi invisible. Malgré le désespoir de tous ceux que ce coup de frein oblige à cesser leur activité, après des mois de galère, d’adaptation, parfois d’investissements, pour être dans les clous et pouvoir continuer à travailler.

Les soignants, eux, n’ont pas été surpris par la proclamation du verrouillage, ils le savaient, depuis longtemps, ils l’attendaient, même, ils sont déjà dans la vague jusqu’au cou, partout sur le territoire cette fois : comme on pouvait le craindre, le brassage estival, mélange insouciant de rouge et de vert, a été efficace. Aujourd’hui la situation est grave, partout, même dans les coins de France où, jusque-là, on ne voyait le coronavirus que de très loin, voire, trop souvent, de haut, en compatissant vaguement pour tous ceux et celles qui ont vécu l’enfer.

Le port du masque pour les élèves dès l’âge de 6 ans mesure vedette

Comme en mars, ll faut aujourd’hui casser la courbe de la contamination pour éviter la submersion du système hospitalier déjà dans le rouge. Comme en mars, il faut une raison officielle pour sortir de sa grotte, Comme en mars, on ne pourra pas aller se promener au-delà de 1 kilomètre. Jusqu’au 1er décembre au moins. Avec un point tous les quinze jours. Objectif : pas plus de 3.000 à 5.000 cas positifs supplémentaires détectés par jour. Nous étions hier à 47.637. La route va être longue.

La différence avec le mois de mars, c’est que les rues ne sont pas désertes, loin de là. De nombreux secteurs ne s’arrêtent pas de tourner, les chantiers et les usines, par exemple, ne sont pas concernés : il faut que l’économie respire, la garder vivante. Ce matin, au confinement 2 Jour 1, Paris n’avait rien d’une ville confinée. Rien à voir avec la capitale le 18 mars. La police va avoir du mal à contrôler les citoyens en vadrouille dans le cadre de ce confinement plutôt déconfiné. Chacun son attestation : salariés qui n’ont pas accès au télétravail obligatoire durant cette période, promeneurs, consommateurs à la recherche de produits de première nécessité, maîtres au bout de la laisse de leurs chiens… et à partir de lundi, élèves, parents et enseignants. Le gros changement par rapport au mois de mars, imposé par la double nécessité de préserver travail et éducation, c’est le choix de laisser crèches, écoles, collèges, lycées ouverts tandis que pour les universités et les établissements d’enseignement supérieur, les cours magistraux et les travaux dirigés se feront à distance : seuls les travaux pratiques pourront, à des conditions spécifiques, être maintenus en présentiel.

Jean Castex a annoncé dès hier matin à l’Assemblée nationale que le port du masque serait étendu aux élèves du primaire dès l’âge de 6 ans. Une mesure que plusieurs épidémiologues appelaient de leurs vœux depuis des semaines. Car s’il y a consensus sur le fait que les enfants développent majoritairement des formes légères de la Covid, leur rôle dans la transmission du coronavirus divise les scientifiques. Il y a quelques mois, le virologue allemand Christian Drosten ne s’est pas fait que des amis en soutenant que les enfants pouvaient être aussi contagieux que les adultes. D’autres études l’ont prétendu depuis, comme celle publiée dans la revue américaine « JAMA Pediatrics ». La dernière en date, en Israël, met en lumière que les enfants s’infectent plus facilement que les adultes, sont plus asymptomatiques, peuvent être super-contaminateurs et que les clusters scolaires accélèrent l’épidémie. Ouch.

Selon Blanquer l’école est un « espace sécurisé » parce qu’on y respecte les règles

À l’inverse, selon la France, via le Haut Conseil de la santé publique, les enfants sont « peu actifs dans la transmission du SARS-CoV-2, le risque de transmission existe surtout d’adulte à adulte et d’adulte à enfant et rarement d’enfant à enfant ou d’enfant à adulte ». Jean-Michel Blanquer n’en démord pas : les contaminations se passent « en dehors de l’école ». Il affirme même que « l’école est un espace sécurisé parce qu’on y respecte plus les règles qu’ailleurs »… et a l’air de vraiment y croire. Conviction étayée par les chiffres qu’il a dévoilés hier. Ces données laissent cependant la communauté enseignante sceptique depuis que les critères retenus pour fermer une classe ont été modifiés, ce qui a, selon les mauvaises langues, limité la casse… en trompe-l’œil. On l’évaluera plus précisément quand la « politique de tests volontariste avec une priorité pour les personnels éducatifs » promise par le ministre sera effective.

Des voix s’élèvent depuis la rentrée de juin qui a suivi le déconfinement de mai pour appeler à la prudence. Notamment celle du Professeur Éric Caumes, qui a mis en garde, une nouvelle fois, hier. Les établissements scolaires, « c’est le grand trou dans la raquette », a averti le chef du service maladies infectieuses de la Pitié-Salpétrière. Il faut selon lui laisser les écoles ouvertes, mais uniquement le primaire, en le surveillant comme le lait sur le feu, et fermer le secondaire, c’est-à-dire les collèges et lycées, « parce que malheureusement ça circule ». « En tout cas il faut réduire le nombre d’élèves, peut-être se concentrer sur les élèves en difficultés et laisser les autres en télétravail ».

Si la nécessité d’assurer la continuité éducative fait l’unanimité, les enseignants sont dans l’attente d’une stratégie précise, de mesures rapides et concrètes et de moyens humains à la hauteur, à l’image de l’Italie, où le gouvernement a mis sur la table 977 millions pour embaucher environ 50.000 enseignants et du personnel technico-administratif en contrat à durée déterminé. On en est loin.

Les enseignants réclament des classes à effectifs réduits

À trois jours de la rentrée, les grandes lignes du nouveau protocole, très strict en juin, trop aux yeux de certains, puis assoupli en septembre et « durci » à partir du 2 novembre, ont été exposées par le ministre. Préparé depuis juillet (mais bien caché aux petites mains chargées de sa mise en œuvre), il « permettra l’accueil de tous les élèves, à l’école, au collège et au lycée ». « L’aération et la ventilation des classes seront renforcées, comme la désinfection des locaux et le nettoyage des salles et des tables qui seront effectués tous les jours ». Arrivées et départs seront étalés dans le temps pour limiter le brassage, les déplacements « limités au maximum », les récrés se feront par groupes. Avec quels moyens ? Mystère. Rien de concret pour l’heure. D’où la mention « autant que possible » qui accompagne la plupart des consignes, comme celle de respecter une distance d’un mètre à la cantine. Blanquer table par ailleurs sur le fait que certains parents n’enverront pas leurs jeunes à l’école, ce qui réduira la densité des effectifs. À la louche.

Plusieurs syndicats réclament fermement un accueil des élèves en effectifs réduits, via un système de rotation. C’est ce que prévoit le « plan de continuité pédagogique » en cas d’accélération du virus, ils demandent son application. Ce n’est pas l’option privilégiée par Jean-Michel Blanquer. À ce stade, Il est uniquement envisagé, pour les lycées, de laisser une « souplesse » aux chefs d’établissement. Dans l’ensemble, les annonces du ministre n’ont pas rassuré les enseignants, qui voulaient du lourd. Le site « Café pédagogique » analyse point par point les faiblesses du dispositif au regard des réalités du terrain. « Il n’y a absolument rien de nouveau. Je suis effarée. Le protocole n’est pas du tout renforcé alors que la situation sanitaire est grave », a réagi Frédérique Rolet, secrétaire générale du syndicat enseignant Snes-FSU, majoritaire dans le secondaire, dans les colonnes de Libé.

Autre demande syndicale : la « banalisation » des lundi et mardi de la rentrée « pour permettre aux personnels de s’organiser ». En intégrant l’hommage à Samuel Paty, professeur d’histoire-géo décapité à la veille des vacances, drame abject et traumatisme collectif ravivé par l’attentat de Nice hier matin.

Plusieurs préavis de grève déposés pour lundi

Il ne reste que trois jours, dont le week-end, pour organiser et sécuriser la reprise des personnels de l’Éducation nationale et des élèves avec un virus qui se balade partout. Coincée entre menace sanitaire et plan vigi-pirate au niveau « Urgence-attentat », cette rentrée, essentielle dans le scénario du reconfinement 2, ne doit surtout pas se faire dans la précipitation. Vu de l’extérieur, c’est pas gagné.

D’où l’idée de Jérôme Marty, médecin généraliste et président de l’UFML (Union française pour une médecine libre) : une ouverture des écoles dans dix jours. Histoire de prendre le temps de bien caler l’affaire tout en étant réactif. Le ministre a d’abord indiqué que la rentrée serait décalée… de 8 à 10 heures lundi et se ferait en trois temps autour de la mémoire de l’enseignant assassiné. Mais l’hypothèse de repousser l’échéance à lundi après-midi, voire à mardi, est évoquée depuis. Jean-Michel Blanquer doit briefer cet après-midi les chefs d’établissements par vidéo et leur communiquer l’option finalement retenue.

Un report répondrait aux attentes d’instits et profs encore sonnés par l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine. « La reconnaissance de la nation ça ne suffit pas. Nous, on veut être protégés ». Plusieurs syndicats ont déposé un préavis de grève : le Snes-FSU pour la semaine de la rentrée, du 2 au 7 novembre, le Snalc jusqu’aux congés de Noël. Sud Éducation appelle les personnels à se réunir dès lundi « pour imposer des mesures adaptées à la réalité, permettant de protéger les personnels et les élèves et décider des moyens d’action à adopter, à commencer par la grève ». Pendant que dans le groupe Facebook des Stylos Rouges, qui compte près de 72.000 membres, l’angoisse est palpable et l’incompréhension totale. « En résumé depuis septembre on se fait chi## avec des masques pour protéger des enfants qui ne sont ni malades ni contaminants…et maintenant les enfants non contaminants mettent des masques pour nous protéger… Mon cerveau fait des noeuds là !!! ». Les nôtres aussi et il y a de quoi.

Actualisation au 31 octobre 2020 :
Le ministère de l’Éducation nationale a fait savoir hier soir que la rentrée, qui devait être décalée de 8 heures à 10 heures, ou à lundi après-midi puis mardi, « pour laisser le temps aux équipes pédagogiques de préparer un hommage à Samuel Paty », se ferait finalement à l’heure habituelle. « En raison de la situation sécuritaire, suite à l’attentat dans les Yvelines, puis à celui de Nice jeudi, les autorités veulent éviter des attroupements d’élèves devant les établissement scolaires ». Une minute de silence sera observée à 11 heures, après la lecture de la lettre de Jean Jaurès aux instituteurs « de préférence dans les salles de classe, et si les conditions sanitaires le permettent, dans la cour de l’établissement ». Cet hommage « pourra être précédé d’un temps pédagogique en classe » et prolongé « tout au long du mois de novembre afin de laisser aux professeurs qui le souhaitent le temps nécessaire pour préparer cette séquence ». Pour le Syndicat national des enseignants de second degré, qui dénonce une décision « indigne », l’hommage à Samuel Paty est « sacrifié » sur l’autel des considérations sécuritaires. Sur Twitter, le SNES-FSU a fait part de sa « très grande colère » et de son « incompréhension ».
Le protocole sanitaire diffusé vendredi, alors que les personnels étaient en vacances et à la veille d’un week-end, sera donc mis en œuvre le lundi de la rentrée, en même temps que le retour des élèves et enseignants sur les sites. Ça sent le Système D. Plusieurs syndicats appellent à la grève. Sur deux fronts.

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