Représentation iconique du Léviathan, l'ouvrage de Thomas Hobbes.

Dans la société de l’immédiateté, et de la toute puissance de l’Homme, nous avons oublié notre fragilité. Nous avons oublié que l’humanité a toujours été la merci du risque sanitaire qu’elle ne pouvait maitriser, histoire que Frédérique Audoin-Rouzeau a synthétisé dans un classique de la littérature historique sur la peste (Fr. Audoin-Rouzeau, Les chemins de la peste. Le rat, la puce et l’homme, Paris, Tallandier, coll. Texto).

Nous avons oublié que le caractère protecteur de lavage des mains – ce geste qui est aujourd’hui une évidence pour tous -, a été une découverte fondamentale du médecin Ignace Semmelweiss, au XIXe siècle. Ce n’était pas pour sauver des malades, mais pour éviter les infections chez les femmes en couche qu’un médecin venait accoucher après avoir disséqué des cadavres…

Nous avons oublié qu’il y a un siècle à peine – l’âge de personnes qui viennent parfois de survivre du Covid-19 – l’infection emportait souvent la mort. La pénicilline a été découverte en 1928, et utilisée à partir de la seconde guerre mondiale…    

Tout à son œuvre de démiurge, l’Occident sortie de la Nature a même renversé le monde en  faisant de l’homme le principal vecteur de risque pour l’environnement. Comme le dit le sociologue Bruno Latour, en cette matière environnementale, « l’agent pathogène dont la virulence terrible a modifié les conditions d’existence de tous les habitants de la planète, ce n’est pas du tout le virus, ce sont les humains ! »  (Le Monde 26 mars 2020). Un pangolin ou autre animal sauvage ingéré sur un marché quelconque de Chine vient nous rappeler l’évidence : l’humanité est mortelle.

Il est peu dire que les pouvoirs publics, partout en Occident, ont été saisis par ce retour de la fragilité. Il a fallu trouver d’urgence des réponses, envisager des solutions. L’ordre public sanitaire s’impose alors dans ce qu’il a toujours contenu, à savoir des prescriptions qui font intervenir la contrainte au cœur des processus de lutte contre la propagation de la maladie. Il n’y a ici rien de neuf et les débats que nous avons aujourd’hui peuvent à ce titre ressembler à ceux, très anciens, autour du pouvoir accordé au Prince de nous contenir. Sauf que les techniques du XXIe siècle nous ouvrent la perspective peu enchanteresse d’une société de « sur(bien)veillance », selon le mot de Cynthia Fleury.

Ces prescriptions sont aujourd’hui en France notamment contenues dans  la loi du 30 mars 2020 et le projet de loi prorogeant l’état d’urgence sanitaire et complétant ses dispositions. Du point de vue de l’histoire du droit, il est intéressant de remarquer que certaines de leurs dispositions font écho à cette humanité ancienne, à ces pouvoirs anciens que nous percevons comme démunis face aux épidémies.  

Avant la peste, la lèpre,  avait conduit le pouvoir à édicter des règles strictes à l’égard des malades.  Le Lévitique, déjà, avait défini les moyens de lutte contre la maladie que les prêtres devaient mettre en œuvre. Les Léproseries et maladreries en étaient les architectures visibles d’une lutte permanente contre l’affection. Le pouvoir s’occupait d’endiguer la maladie et continuera de le faire jusqu’à sa disparition du territoire. En l’absence de remèdes, l’éloignement des malades est la solution adoptée. En 1322, par exemple, une lettre emporte que les lépreux seront enfermés à perpétuité; en 1371, les ladres qui ne sont pas nés à Paris sont expulsés de la ville et renvoyés dans les maladrerie. En 1404 l’ordre du marquage des habits des lépreux est renouvelé… Il s’agit de voir le mal qui approche et de pouvoir s’en écarter pour éviter la contagion. En Mai 1413, l’ordonnance cabochienne de Charles VI interdit aux lépreux d’aller et venir pour mendier dans les villes du royaume sous peine d’emprisonnement d’un mois… la mesure est édictée non contre la mendicité en elle-même mais bien parce que les lépreux font peser un « grand péril » aux autres sujets du roi. (V. Rec. Isambert, Tables)    

La lecture des recueils de lois de l’ancien régime nous offre ainsi la vision d’une police sanitaire fondée sur l’éloignement faute de technique médicale pour les épidémies qui rôdent et s’infiltrent dans le royaume. 

Ainsi, la « quarantaine » comme le « placement et le maintien en isolement » des textes de l’état d’urgence sanitaire d’aujourd’hui rappellent les techniques ancestrales d’intervention de la police sanitaire. La mise à distance est en réalité très ancienne. C’est en 1423 que le premier Lazaret d’Europe – autrement dit établissement de quarantaine pour les malades et suspects de la peste –  a vu le jour dans la lagune de Venise. (Pour un aperçu de l’histoire des lazarets, v. Pierre-Louis Laget, Les lazarets et l’émergence de nouvelles maladies pestilentielles au XIXe et au début du XXe siècle, In Situ, 2/2002).

En France, ils ont été par la suite installés sur principalement les principaux points d’entrée du territoire maritime : Marseille, Toulon, Brest… mais aussi à Paris en 1607 à l’hôpital Saint-Louis par exemple dans des points stratégiques du territoire intérieur….

Largement laissé à la compétence des villes et cités, la centralisation va saisir la lutte contre les épidémies et l’on n’est pas étonné de voire cette centralisation à l’œuvre sous le règne de Louis XIV avec un règlement sur les précautions à prendre pour empêcher l’introduction de la peste qui prescrit des dispositions visant la marine et le flux de marchandises qu’elle transporte. Par l’article 1er, par exemple, le Roi « ordonne aux capitaines et autres officiers de ses vaisseaux, galères et autres bâtiments, d’éviter, autant qu’il sera possible, toute sorte de commerce dans les lieux suspects de mal contagieux » et dans les cas d’absolue nécessité de débarquement, de surveiller les marins ans qu’ils n’achètent aucune autre marchandise que celles absolument indispensables… S’en suivent des prescriptions sur la quarantaine au maillage dans les ports du Royaume. (Rec. isambert, Tome XIX, n°1068, p.431). 

Pour l’éloignement des personnes, les lazarets vont demeurés actifs jusqu’à la première moitié du XXe siècle où les progrès de la médecine et l’organisation internationale de la lutte contre les épidémies dont les premiers textes datent de la fin du XIXe siècle auront raison de leur utilité. 

La crise sanitaire que nous vivons nous impose ainsi de regarder la fragilité dont le rêve prométhéen avait occulté la réalité. La peur de la mort qui caractérise nos sociétés impose une équation difficile sinon impossible à l’État sommé de nous sauver de tout tandis qu’il refuse trop souvent de dire ses faiblesses. Au point du vue du pouvoir, de l’État, et particulièrement en France où son ingérence dans nos vies quotidiennes est parvenue à un degré de sophistication très prononcé, la relative impuissance médicale renvoi dès-lors, aux yeux de nos concitoyens, les pouvoirs publics au dénuement que l’humanité a connu durant des millénaires. 

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